le vieux monde qui n'en finit pas

03 décembre 2016

Bresson, le diable et les chiens

"Je n’ai vu, ou plutôt senti, le diable qu’une fois, dans un chien que j’avais recueilli.
J’ai dû m’en débarrasser très vite, et cependant j’aime les animaux. C’est très curieux."

Très curieux, en effet. Un drôle de citoyen, ce Robert Bresson. Je ne l'inviterai jamais à la maison.
Cette remarque, lis-je, date de la sortie de Mouchette.

 

zoltan

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« Oui, les films se suffisent à eux-mêmes. » (Fabrice Revault)

Je me suis rarement senti aussi proche de l'accord parfait avec mon vieil ami Fabrice.

« [...] Au point où j’en suis, qu’advienne cet aveu choquant. Je ne supporte plus guère la glose sur le cinéma, sinon à petite dose, et procédant de quelques personnes que j’estime. D’autant qu’elle est devenue omniprésente, dans de multiples institutions et d’innombrables médias, et de façon encore amplifiée par le global village informatique. Non sans propos de qualité surnageant ici ou là, mais au sein d’un raz-de-marée dont j’évite qu’il me submerge. Il m’arrive régulièrement de me dire en mon for (mon faible) intérieur que le silence serait désormais la seule attitude juste. Car les films, oui, se suffisent à eux-mêmes. Et car le discours risque fort de noyer sous son béton la poésie des œuvres, s’il n’est pas soulevé par la passion amoureuse – c'est-à-dire: osé, voire transgressif, et cependant fragilisé, voire tremblant. (Ceci valant pour le mien, qui n’a pas été toujours ainsi vibrant.) »

Fabrice Bad Boy Revault, in Trafic n°100, hiver 2016, POL.

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30 novembre 2016

Fermé pour grippe et travaux

CDC-2014

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29 novembre 2016

Rocco se confesse

ROCCO

L'étalon italien passe à confesse,

par Jean-François Rauger (Le Monde)

« Le catholicisme,disait Oscar Wilde, n’est fait que pour les pécheurs et les saints. » Ce documentaire sur Rocco Siffredi, une des grandes (et rares) stars masculines du cinéma pornographique contemporain, vient sans doute rappeler cette évidence. Il relève moins de la description didactique que du portrait hypothétique, de la volonté de tracer les contours d’une personnalité singulière sans passer par les conditions objectives de son existence. A l’issue du film de Thierry Demaizière et Alban Teurlai, on ne sera guère, en effet, édifié sur les conditions de production du cinéma X et sur ses mécanismes de fabrication. Il n’y est pas question d’exploitation ou d’éthique, d’économie ou de nécessité, tant l’univers au sein duquel se meut le personnage central semble relever du donné immédiat.

De la même façon, le parcours biographique du personnage central, fils d’un cantonnier d’Ortona, petite ville des Abruzzes, devenu une icône pop du sexe, ne sera évoqué que par bribes. Seules quelques informations caractéristiques du parcours de Rocco Siffredi et susceptibles d’appuyer une forme de démonstration déjà préméditée y sont énoncées.

On saura ainsi peu de chose du ­détail d’un parcours biographique qui eut pu prendre l’allure d’une success story originale. On ne saura pas non plus que Rocco Siffredi a par ailleurs tourné avec Catherine Breillat, qui eut l’intuition fine de ce que pouvait apporter l’acteur, et sa "spécialisation", dans le cadre d’une fiction non pornographique.

L’espace au sein duquel semble évoluer l’acteur paraît être un monde plutôt ludique et joyeux où de délurées jeunes femmes, tout émoustillées par la virilité triomphante du personnage, s’amusent à se faire parfois malmener, dans des jeux un peu ­spéciaux dont on n’oublie pas de nous faire croire que s’y mêlent autant d’affection que de violence. C’est ainsi qu’apparaît l’intérêt de ce documentaire. Celui de décrire la pornographie comme un théâtre, un simulacre aux règles précises de soumission et de domination, "pour de faux".

Ce théâtre semble en fait, et là jaillit peut-être la vérité du projet du film, déterminé, voire engendré, par un autre, antérieur, primitif, celui d’une mise en scène d’un désir de domination à l’origine duquel s’est imposée une mère forte contre un père trop discret peut-être, celui d’une dépendance au sexe, d’une volonté doloriste à la fois de péché et d’expiation. La pornographie selon Rocco, c’est une manière de rejouer, négativement, les obsessions d’un catholicisme baroque, parfois avec humour et conscience de soi (la dernière séquence est celle où est montré le tournage d’un film où Rocco Siffredi porte une croix et se fait crucifier). Une histoire d’Italie donc, "cette adorable Italie où, selon Balzac, la religion est une débauche et la débauche une religion".

Quelques figures émergent de ce parcours subjectif, que l’on devine maîtrisé par son protagoniste central. Notamment celle de la hardeuse britannique Kelly Stafford, qui, le temps d’une conversation en voiture avec Rocco Siffredi, lui fait comprendre la dialectique du maître et de l’esclave, affirmant que c’est le soumis qui impose son désir au maître. Signe d’une volonté de réflexion sur ce qui est parfois en jeu dans le petit théâtre porno ou, plus largement, dans celui du sexe.

Il y a enfin quelques paradoxes dans la manière dont les cadrages s’évertuent à cacher "l’objet central" du film. Pas de sexe en érection (ou sinon furtivement) ni de pénétrations ou de fellations. ­Volonté, évidemment, d’échapper à une censure qui entraverait la diffusion du film, encourageant quelques coquetteries formelles tirant le film vers une forme d’abstraction.

[Un film de Thierry Demaizière et Alban Teurlai, 2016, 103’.]

rocco

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28 novembre 2016

Trois continents

F3C. Jusqu'au bout, un vrai régal.
Ce soir, le nouveau film de Anurag Kashyap [Gangs of Wasseypur].

raman raghav 2

Rahman Raghav 2.0, pure terreur indienne sous ecstasy et viagra,
où l'incroyable Nawazuddin Siddiqui (photo)
ressuscite un serial killer des années soixante.

***

"Behooda"

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27 novembre 2016

Maux d'outremonde

"La castro-entérite est une infection du système digestif qui cause hallucinations, amnésie et atrophie de l'intelligence critique chez les uns, nausées, vomissements, crampes abdominales et diarrhée chez les autres. Dans la majorité des cas, elle est de courte durée. Les symptômes surviennent rapidement et disparaissent généralement des réseaux sociaux au bout de neuf jours de deuil national." [Dictionnaire de médecine géopolitique pour les nuls, version Allais-Dac]

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26 novembre 2016

Trois continents. Sur le programme "Présences du cinéma indien"

Présences du cinéma indien

par Jérôme Baron

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Soufflerait-t-il sur le cinéma indien un vent de renouveau ? C’est en tout cas une impression qui d’année en année gagne en conviction. Des films significatifs retrouvent depuis une décennie une place perdue de longue date dans les festivals européens, même si leur audience demeure modeste et leur présence sporadique sur les écrans de nos salles. Il est sans doute un peu tôt pour expliquer les raisons de ce nouvel élan mais on ne peut les séparer des récentes évolutions du pays tout entier.

Dixième économie mondiale, l’Inde entend désormais occuper un rôle avancé dans le concert du monde globalisé et connaît depuis deux décennies une croissance caractérisée par un désir de "progrès" multiforme et transversal allant du développement urbain, technologique, industrielle au nucléaire. Bref, l’Inde entend devenir attractive et influente dans le cours du monde qui va et cela a été récemment illustré par une plus large ouverture de ses portes aux investissements étrangers. Quel rapport avec le cinéma ? Si l’on y regarde de plus près, la situation du cinéma indien demeure paradoxale dans la mesure où il poursuit de tenir son rang de premier producteur de films au monde avec une moyenne de mille deux cents longs métrages réalisés chaque année. Bollywood, la puissante industrie cinématographique de Bombay, est devenu aux yeux du monde la synecdoque du cinéma indien au point de recouvrir une réalité industrielle complexe, plus diversifiée aussi. Cette emprise tient aussi au fait que les films produits à Bombay, en langue hindi, sont les seuls à connaître une diffusion étendue à l’ensemble du territoire. Les deux cents films sortant annuellement des studios de Bollywood représentent ainsi 40% du marché national de manière assez stable. N’omettons pas cependant de préciser le poids des industries cinématographiques du Bengale ou du Sud de l’Inde (tamil, telugu, malayam et kannada) dont la synergie procède d’une vision globale appliquée pour cette partie conséquente du sous-continent formant à elle seule un dense espace de références culturelles. À l’échelle du pays et de la place conquise par le cinéma en Inde depuis son indépendance, il n’est pas erroné de penser qu’il y joue un rôle de maître en matière de culture, celui de ciment de l’imaginaire de toute la nation. Les auteurs émergents ont comme leurs prédécesseurs assimilé cette réalité mais sont aussi les enfants d’une Inde engagée dans un dialogue élargi avec le monde. L’horizon même de leurs références, et par voie de conséquence de leurs aspirations, a été comme à d’autres endroits au cours des vingt dernières années bouleversé et influencé par la réalité numérique comme en témoigne de manière surprenante The Image Threads de Vipin Vijay. Être de son temps, en écho aux transformations en cours, c’est aussi penser des films qui depuis le monde indien d’aujourd’hui sont susceptibles de trouver une résonance amplifiée. La mondialisation du paysage festivalier et le fin maillage des réseaux de repérage des auteurs émergents qui en découlent favorisent aujourd’hui une réception débordant le cadre national. Comme pour la Chine, notre curiosité pour la grande Inde rencontre parmi les propositions de son cinéma présent une précieuse source d’expériences, révèle à travers le surgissement d’une multitude de scènes une vitalité et une indépendance stimulante des œuvres. Ce programme ne prétend à d’autres ambitions que de désigner parmi les signes les plus récents de cette évolution des films qui nous permettraient d’établir les données cardinales de l’événement. S’agissant d’un mouvement sans chef d’orchestre ni mot d’ordre fédérateur, il n’est que plus difficile mais excitant à cartographier. Il n’a ni genre ni tendance dominante, il est aussi bien populaire et industriel que marginal et documentaire. En ce sens, cette vitalité multiforme peut être annonciatrice d’un mouvement de fond dont l’intensité sera plus forte encore. A contrario cet éclatement diffus sera perçu comme une faiblesse.

Jérôme Baron

CHAR

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Trois continents

brigitte lin

F3C (Nantes). Et puis, après le couscous végétarien du jour, nous visitâmes la version de Li Han-hsiang du Rêve dans le pavillon rouge (1977), avec la diva absolue Brigitte Lin dans un de ses premiers rôles travestis. Celui-là, il faudra vous lever de bonne heure pour le voir. Fallait nous accompagner à Nantes.

Le_Reve_dans_le_Pavillon_rouge

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25 novembre 2016

Trois continents


quandunefemme

F3C (Nantes). Vu tout à l'heure un splendide mélodrame des "femmes sans conditions"
porté par Mikio Naruse et Hideko Takamine.

Quand une femme monte l'escalier, 1960

Saint Nicolas en promet une sortie nationale fin décembre.

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24 novembre 2016

Trois continents. Sur le programme "De l'Afrique et du Portugal"

DE L’AFRIQUE ET DU PORTULAL :

MÉMOIRES, REPRÉSENTATIONS ET DESTINS

par Aisha Rahim et Jérôme Baron, novembre 2016

 

casa-de-lava-062

En 1934, en pleine affirmation de la dictature portugaise, une grande exposition coloniale était organisée à Porto. Au regard des autres empires européens, une carte y mettait en valeur la vocation du Portugal à s’étendre au-delà de son étroit rectangle en bordure de l’Atlantique. Cette représentation idéologique se légitimait des découvertes maritimes et de leur dimension mythologique, le Portugal trouvant dans l’addition de son territoire à celui de ses colonies une échelle équivalente à celle de l’Europe. En légende de cette image, on trouvait la formule suivante: « Portugal não é um país pequeno », le Portugal n’est pas un petit pays.

Hier comme aujourd’hui, les desseins européens ont été à l’œuvre d’un imaginaire impérial occidental et de fictions politiques nationales imposées à d’autres. Dans le contexte actuel de la globalisation des échanges économiques et des transformations accélérées, disparates, asynchrones qu’elle provoque jusqu’à une repolarisation des autorités géopolitiques, nous postulions en 2015, dans le cadre d’un programme autour de la Tricontinentale, qu’une des difficultés de l’Europe à réexaminer de manière pertinente sa situation avait pour origine son incapacité durable à rompre avec son hégémonie ou l’idée d’un monde faussement décolonisé. Nos œillères nous empêcheraient ainsi de vraiment relire l’histoire, d’intégrer de nouvelles perspectives imposer par la réalité elle-même. Si les cultures des pays colonisés demeurent affectées par le processus impérial jusqu’à nos jours, nous continuons à feindre au nom d’un multiculturalisme bienséant que les différences qui nous constituent aujourd’hui sont pour une bonne part le produit de cette histoire non résolue. Il y a trop peu de récits échangés, encore moins de récits partagés, co-écrits. Non, la rupture n’est pas consommée avec le passé, notre actualité ne manque pas une occasion de nous le rappeler, et notre ère poursuit sous d’autres formes d’être celle des forces inégales et inégalitaires des représentations culturelles au sein de l’ordre mondial moderne.

Cette programmation se confronte à la réalité d’un héritage complexe que les films présentés n’ont pas vocation à laisser reposer.

Le 25 avril 1974, un coup d’État dit Révolution des Œillets coordonné par le Mouvement des Forces Armées (à l’origine un mouvement corporatiste visant un an plus tôt à défendre le statut des officiers de carrière dans le cadre d’une loi limitant la promotion de certains grades dont celui de capitaine) renverse le plus ancien régime autoritaire d’Europe. Installé aux commandes du pays depuis1933, l’Estado Novo a institué un régime de parti unique (Union nationale) taillé sur mesure pour l’hégémonique António de Oliveira Salazar, l’homme fort du pays. Il sera écarté du pouvoir en 1968 à la suite d’un accident vasculaire cérébral et remplacé dans la continuité de la politique en vigueur par Marcelo Caetano. À ce moment de son histoire, le Portugal est enlisé depuis 1961 sur plusieurs fronts dans d’interminables guerres coloniales en Afrique. Le pays est en pleine récession économique et achève de précipiter une bonne partie de ses forces vives dans des conflits visant à maintenir contre toute logique l’orgueilleuse intégrité de l’empire. L’effort de guerre absorbe jusqu’à la moitié du budget de l’État et la circonscription touche 6% de la population active du pays. Durant les deux années du chaotique grand chantier révolutionnaire faisant suite à la chute du régime, le processus de décolonisation tardive est d’un seul coup accéléré. Les affrontements cessent et les dites provinces d’Outre-mer sont rendues à leur indépendance : Mozambique (juin 1975), Guinée-Bissau (1973 mais reconnue par le Portugal en septembre 1974), Cap-Vert et São Tomé-et-Principe (juillet 1975), Angola (novembre 1975). La fin des guerres coloniales et les indépendances proclamées ont également pour conséquence le retour en métropole de plus de 500 000 portugais, désignés par le terme (péjoratif) de retornados alors que le pays compte neuf millions d’habitants.

Dans un tel environnement quelle(s) assignation(s) pour le cinéma ? Le cas du cinéma portugais nous apparaîtra depuis cet événement comme une singularité dont les ramifications s’étendent, innervent durablement la création cinématographique nationale. Entamé dès les années soixante, où il affirme pour la première fois une détermination artistique, sa mue, nonobstant les particularités de sa situation dont l’isolement, est d’abord à mettre en relation avec les ambitions de renouvellement qui traversent de nombreuses cinématographies de la France au Brésil, de Cuba au Japon et à une partie de l’Europe de l’Est. Le retour progressif du doyen Manoel de Oliveira a une activité régulière, il est âgé de 55 ans au moment du tournage de l’Acte de printemps en 1963, les premiers films de Paulo Rocha, de Fernando Lopes, d’António Campos, João César Monteiro, António Reis, António-Pedro Vasconcelos, António da Cunha Telles déclinent une prédisposition du cinéma portugais à prendre à partir de cet événement sa part dans l’œuvre de rénovation culturelle dont le pays a besoin. Les « années d’Avril », pour reprendre le titre d’un ouvrage de José Matos Cruz sur le cinéma de la période post-révolutionnaire, vont ainsi se poursuivre bien au-delà et le cinéma portugais faire montre de persévérance et d’invention à travers les multiples voies qu’il propose d’interrogations sur la question nationale. La révolution fait basculer l’idée salazariste du Portugal, et la question du pays (historique, anthropologique, culturelle, subjective) s’en trouve doublement émancipée et réactivée. La vigueur artistique du cinéma portugais tient pour une bonne part à la pérennité de cette interrogation et, à travers elle, à l’existence d’une filiation libre et implicite, sans paternalisme ou dette encombrante, entre les générations successives de cinéastes et artistes portugais. Nécessairement, elle trouve à l’endroit du passé colonial et jusque dans l’exploration des rapports du Portugal d’aujourd’hui à l’Afrique (principalement) un terrain de réflexion qui s’est réactivé avec une vigueur sans précédent depuis une dizaine d’années. Nous postulerons que certaines œuvres, dont celle intermédiaire de Pedro Costa depuis Casa de Lava, pourtant indifférente à la tentation de jouer les chefs de file, ont tenu un rôle de pivot, de stimulateur. Il n’en est pas moins qu’il y a comme toujours dans le cinéma portugais autant de voix singulières au travail qu’il y a de cinéastes.

L’importance ici donnée à la situation particulière du cinéma au Portugal ne doit pas occulter, bien au contraire, l’importance du fait cinématographique dans les nations africaines rendues à leur indépendance. Il nous apparaît même pertinent, essentiel, de mettre en miroir l’examen de la conscience nationale opéré par les cinéastes portugais et l’avènement d’un rôle dévolu au cinéma en Angola et au Mozambique dans leur contexte révolutionnaire respectif. Plusieurs traits semblent caractéristiques de ces films qui nous permettront de prendre conscience des "naissances de l’image", trop vite hypothéquées par des guerres civiles fratricides, dans les jeunes républiques populaires. On peut tout d’abord préciser que les documentaires dominent en nombre et que parmi ceux-ci deux grandes orientations complémentaires et superposables peuvent être distinguées. D’un côté, à chaud, un recours au cinéma comme lieu de commémoration et de célébration. Les traumas de différents ordres comme les souvenirs amers de l’autorité coloniale sont renvoyés à l’expérience de la lutte pour l’indépendance puis à la célébration de la victoire. On répond à la nécessité de forger un récit national, et par extension une mythologie fédératrice. D’autres films relèvent, eux, d’une vocation plus ethnographique, faisant état de la diversité ethnique, des expressions culturelles et des organisations sociales hétérogènes qui peuplent les territoires. Un geste de recensement mais aussi de découvertes, d’avènement d’une image complexe et passionnée de soi-même. Ces films prolongent, participent eux-mêmes du processus de libération. Mal connues, ces cinématographies constituent pourtant un des chapitres parmi les plus importants de l’histoire des cinémas africains traversé par un des rares et ponctuels moments de convergence entre des perceptions novatrices européennes (Rouch et Godard feront le voyage au Mozambique pour apporter leur contribution – infructueuse mais marquante) ou latino-américaines (Ruy Guerra, né au Mozambique, revient du Brésil, l’Icaic cubain forme des techniciens et réalisateurs mozambicains) et le désir utopique de créer les conditions d’une expérience d’où émergerait un cinéma pédagogique, autochtone, indépendant.

Il est probable que ce programme n’existe que parce que nous vivons encore dans l’ombre ou l’inconscient de l’imaginaire colonial. Qu’il n’existe que parce qu’il y a encore tant à comprendre pour nous saisir de notre présent et construire notre avenir, à combler d’un silence parfois abyssal entre les générations. Qu’il n’existe que parce nous portons aussi la conviction que les identités relèvent de l’invention et que les structures humaines de nos sociétés européennes nous imposent de repenser ceux que nous sommes, de remonter à l’image d’un film la réalité de nos identités dans un rapport de questionnement renouvelé passant par notre histoire coloniale. Loin de prétendre à l’exhaustivité, nous avons souhaité à travers la chronologie ici dépliée adosser l’évolution d’un questionnement à l’évolution des esthétiques cinématographiques, inviter à la table des négociations des œuvres instituant un geste, un rapport personnel à une mémoire soustraite à sa dimension collective ou tenue dans des représentations politiques nationales. Ici sont prises des décisions historiques, des regards sont échangés, on filme autant qu’on pense, on forge des récits l’avenir, la liberté de mouvement fait loi.

Aisha Rahim et Jérôme Baron

Isidore Ducasse n'est plus

« Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans l’ordre physique ou moral, l’esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est inattendu, ce qu’il ne faut pas faire, les singularités chimiques de vautour mystérieux qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l’orgueil, l’inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les épouvantements raisonnés, les inquiétudes étranges, que le lecteur préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les névroses, les filières sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagérations, l’absence de sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cours d’assises, les tragédies, les odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux, phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène d’aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l’enfant, la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les cuisses aux camélias, la culpabilité d’un écrivain qui roule sur la pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées, comme celles de Cromwell, de Mlle de Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les étouffements, les rages --- devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe si souverainement. »

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22 novembre 2016

Young Pope et Comédiennes

Sur lundimatin cette semaine, nous lûmes un article aussi fendard qu'énigmatique sur The Young Pope. Ça nous change des considérations sur la stratégie politique des crustacés et le fascisme menaçant (ah!), et de la critique caillée (ou ex-caillée). Et puis, nous célébrons aujourd'hui le vingt-troisième anniversaire d'Adèle Exarchopoulos. 

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20 novembre 2016

Trois Continents, J-2 : les titres des chapitres

cosmo

Nous y sommes presque. Voici de quoi il s'agit [le détail est sur le site]

Neuf longs métrages en compétition

Une poignée de séances spéciales

Les théâtres de mémoire de Rithy Panh : un cinéma du temps présent

Présences du cinéma indien

De l'Afrique et du Portugal : Mémoires, destins et représentations

Li Han-hsian : le maître oublié

Dansez ! Chantez !

Des films pour les mômes

Atelier Produire au Sud

***

Quand une femme monte l'escalier, Mikio Naruse 1960

quand une femme monte l'escalier

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19 novembre 2016

Alexandra Mélot et Pascale Bodet se montrent à Bruxelles

 

I. DIMANCHE 20 NOVEMBRE 2016

En présence des réalisatrices
Centre Garcia Lorca
, Rue des Foulons, 47-49
1000 Bruxelles
bar ouvert  à 17h30 - début des projections à 18h
entrée : 4 euros

C’est un ciel sans nuage

d'Alexandra Mélot - 2003, 39'

Jeue vit sur une péniche dans le port industriel d'Amsterdam. Peut-il décrire l'eau à quelqu'un qui ne l'aurait jamais imaginée? Il parcourtl'étendue du port, scène où émergent des fragments de mémoire, des morceaux d'espaces qui mêlent l'eau organique à l'eau en mouvement.

Ce film tente d'inventer un discours intime à travers la parole immobile d'un homme.

L'abondance

de Pascale Bodet - 2013, 72'

On pouvait ramasser les palourdes à pleines mains et il n'y avait qu'à tendre les bras. Des jeunes hommes d'à peine 20 ans voyaient leurs copains payer tournée sur tournée avec des billets de 500 francs, abandonnaient les petits boulots et pêchaient en bandes.

Comment retrouver les terres fortunées ? En montant sur le bateau d'un ex « braco » devenu pêcheur professionnel.

 

/////////

LUNDI 21 NOVEMBRE 2016

En présence des réalisatrices

Ecole d'Art d'Uccle
Parc de Wolvendael
Rue Rouge, 2 (entrée possible aussi par l'avenue de Fré,11)
1180 Bruxelles

début des projections à 18h30
entrée gratuite


L'histoire de mon oncle racontée par mon père

d'Alexandra Mélot - 2003 - 21'

Un jeune couple arrive dans un village et s'installe dans une maison à l'écart. Une nuit, une rumeur étrange et violente entoure leur maison.

Complet 6 pièces

de Pascale Bodet - 2012 - 30' 

Complet 6 pièces se passe à Paris autour de quelques ateliers de couture. C'est un film à sketches où, par six fois, des situations de travail dérapent.

 Manutention légère

de Pascale Bodet - 2014 - 17'

Marion est un petit employé dans une entreprise de prêt-à-porter haut de gamme. Il n’a qu’une obsession : présenter à son patron, Monsieur Charlie, un prototype de sa fabrication.

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18 novembre 2016

Un bon conseil

P1000645

(Exergue aux Commentaires sur La société du spectacle, 1988)

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La mort de Proust

« Notre cher Marcel n’est plus. » [Ses amis, le 18 novembre 1922]

chambre-proust

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17 novembre 2016

Charles ? L'automne !

Celle-là, je vous la fais tous les ans, à la même heure. On est si bien, ici...

P1000639

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Hotties Reading 454

tout pour jouir kikoine

La vitrine du plaisir, Gérard Kikoïne 1978

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La Brigandine. Les dessous d'une collection, par Vincent Roussel

Reçu ce communiqué de l'excellent Vinz J. Orlof, aka Vincent Roussel

 

Chers amis,

Après le livre consacré à la collection Gore du Fleuve Noir, j’ai le plaisir de vous annoncer que va bientôt sortir aux éditions Artus films le livre que j’ai consacré aux collections Bébé noir et La Brigandine.

Quelle idée, me direz-vous, de s’intéresser à cette littérature de gare antédiluvienne et qui, a priori, ne passionnera pas grand-monde ? (au passage, un grand merci à Thierry Lopez et Kevin Boissezon qui ont relevé le défi !)

Peut-être parce que la singularité des éditions de La Brigandine est, justement, de ne pas ressembler aux collections érotico-policières similaires de cette époque (les années 70/80) et d’avoir regroupé en son sein des auteurs venus d’horizons divers, sensibles aux mêmes idéaux libertaires et subversifs tout en n'ayant pas grand-chose en commun avec les vieux routards de la paralittérature habitués à gratter du papier et à répondre à des commandes précises (ceci dit sans le moindre mépris, bien sûr).

En dépit d’un cahier des charges assez strict (inscription dans le genre policier, un tiers d’érotisme obligatoire…), les auteurs vont parvenir à se libérer des carcans imposés et à faire de cette collection un terrain de jeu et d’expérimentations, véritable carrefour de nombreuses tendances: le néo-polar, l’érotisme émancipateur, le "midi-minuisme" et le cinéma bis, la bande dessinée et une orientation politique teintée par les idées de l’Internationale situationniste. Bref, une sorte de croisement improbable entre le roman de supermarché et les grandes heures de la contre-culture !

Avec l’appui indéfectible de Gérard Lauve, Nico Tubbytoast et Daniel Paris-Clavel (du magazine Chéri-Bibi) et la participation amicale mais ô combien précieuse de Frederick Durand, Ariane Gélinas, Shigenobu Gonzalvez et David Didelot, nous avons étudié l’histoire de ces collections et analysé les 124 romans (+ 2 hors-séries) parus entre 1979 et 1982.

Les portraits des auteurs ainsi que des entretiens avec Jean-Pierre Bouxyou, Frank Reichert, Jean Streff, Raphaël G. Marongiu, Alain Paucard, Yak Rivais, etc. vous seront également proposés. De plus, les sublimes Monica Swinn (vous apprendrez comment elle a participé à cette aventure) et Lisbeth Rocher (à l'origine du nom de la collection) apporteront leur témoignage ainsi que Frank Evrard (spécialiste de la littérature populaire), Bernard Joubert (spécialiste de la censure) et l’incontournable entarteur Noël Godin. Et il y aura, bien évidemment d’autres surprises…

Pour précommander le livre, c’est ici. Je vais essayer de ne pas trop vous ennuyer avec ce projet et éviter la lourdeur des spams à répétition mais si vous aviez la gentillesse de partager l’information et de la faire tourner, je vous en serais infiniment reconnaissant.

Merci d'avance

PS. Je ne voulais pas que mon statut ressemble à une cérémonie de remise des Césars et ne pas être trop long (raté!) mais je tenais aussi à remercier d'ores et déjà pour leur aide, leurs renseignements, leurs conseils ou nos discussions Olivier Bailly (que j'aurais tant aimé embarquer dans l'aventure !), Christophe Bier, Gérard Courant, Charles Tatum, Jean-Yves Griette, Robert Darvel, Florian Vigneron, Christian Leciaguezahar et Laurent Chollet.

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Quelques unes de La Brigandine

br l'étroit petit cochon

br la vie secrète d'eugénie grandet

br le massacre du printemps

br les sept merveilles du monstre

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15 novembre 2016

La chance d'une gauche radicale ? (Zizek)

La chance d'une gauche radicale ? par Slavoj Zizek, 12/11/2016

Dans La Lucidité, José Saramago raconte d’étranges événements survenus dans la capitale sans nom d’un pays démocratique sans nom. Le matin des élections, il pleut à torrents et le faible taux de participation inquiète, mais, en milieu d’après-midi, le ciel se dégage enfin et la population se rend aux urnes en masse. Le soulagement du gouvernement est toutefois de courte durée: le décompte des voix révèle 70% de bulletins blancs.

Déconcerté par cette apparente erreur civique, le gouvernement veut donner aux citoyens une chance de se racheter et organise une nouvelle élection la semaine suivante. Mais c’est encore pire: c’est fois, on compte 83% de votes blancs.

S’agit-il d’un complot organisé pour renverser non seulement le gouvernement en place mais l’ensemble du système démocratique ? Si tel est le cas, qui se cache derrière tout ça et comment a-t-on pu convaincre, sans qu’on le remarque, des centaines de milliers de personnes de se révolter ainsi ? La ville a continué de fonctionner quasiment normalement, les gens parant tous les efforts du gouvernement dans un inexplicable unisson et dans une résistance non violente tout à fait gandhienne…

La leçon à tirer de cette expérience de pensée est claire: le danger, aujourd’hui, ne réside pas dans la passivité, mais dans la pseudo-activité, l’envie d’être "actif", de "participer", pour masquer la vacuité de la situation. Nous ne cessons d’intervenir, de "faire quelque chose", les universitaires participent à des débats ineptes, etc. Le plus dur est de reculer, de se retirer.

Vacuité des démocraties actuelles

Ceux qui sont au pouvoir préfèrent souvent une participation, même "critique", un dialogue plutôt que le silence – juste pour nous forcer à "dialoguer", pour être sûr de briser notre toujours inquiétante passivité. L’abstention des électeurs est donc un véritable acte politique: elle confronte énergiquement à la vacuité des démocraties actuelles.

C’est exactement ainsi qu’auraient dû réagir les citoyens qui avaient à choisir entre Hillary Clinton et Donald Trump. Quand, à la fin des années 1920, on a demandé à Staline quel penchant était le pire, la droite ou la gauche, il a répondu « Les deux sont pires ! »

L’élection présidentielle de 2016 n’a-t-elle pas confronté les Américains à la même situation ? Trump est de toute évidence le "pire", pour le tournant droitier qu’il nous réserve et la décomposition de la moralité publique qu’il engage. Mais au moins promet-il un changement. Tandis que Hillary est la "pire", parce que c’est le statu quo qu’elle rend désirable.

Face à un choix pareil, il aurait fallu garder son calme et choisir le "pire" qui représentait un changement: même si c’est un changement dangereux, cela peut ouvrir la voie à un autre changement plus authentique. C’est pour cela qu’il ne fallait pas voter Trump – pas seulement parce qu’on ne devrait pas voter pour lui, mais parce qu’on ne devrait même pas participer à de telles élections. Il faut se demander froidement: quelle victoire sert au mieux un projet radical d’émancipation, celle de Clinton ou de Trump ?

La référence à Hitler

Les libéraux épouvantés par Trump excluent la possibilité que sa victoire puisse engager une dynamique qui fera émerger une véritable gauche – leur contre-argument se fondant sur la référence à Hitler. De nombreux communistes allemands avaient vu dans la prise de pouvoir des nazis une chance pour la gauche radicale, seule force capable de les battre. Leur appréciation d’alors fut, comme on sait, une terrible erreur.

La question est de savoir s’il en va de même avec Trump. Celui-ci représente-t-il un danger face auquel il faudrait constituer un large front où conservateurs "raisonnables" et ultralibéraux se battraient ensemble, aux côtés des libéraux progressistes traditionnels et (de ce qui reste) de la gauche radicale ? Pas encore ! (Soit dit en passant, le terme de "fascisme", tel qu’on l’emploie aujourd’hui, n’est souvent plus qu’un mot vide que l’on agite quand quelque chose de manifestement dangereux surgit sur la scène politique. Mais nous ne savons plus vraiment ce qu’il recouvre. Non, les populistes d’aujourd’hui ne sont pas de simples fascistes !).

Craindre qu’une victoire de Trump transforme les États-Unis en un État fasciste est une exagération ridicule. Les États-Unis ont tout un ensemble d’institutions politiques et civiques suffisamment contradictoires pour qu’une mise au pas (Gleichshaltung [euphémisme nazi désignant la suppression de toute vie démocratique après 1933]) si directe soit impossible.

Colère populaire

Alors, d’où vient cette peur ? Elle sert clairement à nous unir tous contre Trump et à masquer ainsi les véritables divisions qui existent entre la gauche ressuscitée par Sanders et Hillary, qui était LA candidate de l’establishment, soutenue par une large coalition arc-en-ciel incluant les figures belliqueuses de l’ancienne administration Bush comme Paul Wolfowitz et l’Arabie saoudite.

Le fait est que Trump a été porté par la même colère que celle où Bernie Sanders a puisé pour mobiliser les militants: il est perçu par la majeure partie de ses sympathisants comme LE candidat anti-establishment.

N’oublions jamais en effet que la colère populaire est, par définition, flottante, et qu’elle peut être réorientée. Les libéraux, que la victoire de Trump effraie, n’ont pas vraiment peur d’un virage radical à droite. Ce qui les effraie, en réalité, c’est un changement social radical.

Pour reprendre les mots de Robespierre, ils reconnaissent les injustices profondes de notre vie sociale (et s’en inquiètent sincèrement), mais ils veulent s’y attaquer par "une révolution sans révolution" (exactement de la même manière que le consumérisme actuel nous vend du café sans caféine, du chocolat sans sucre, de la bière sans alcool, du multiculturalisme sans conflits violents, etc.). C’est une vision du changement social sans vrai changement, un changement qui laisse tout le monde indemne, où les libéraux bien intentionnés restent bien à l’abri dans leur cocon.

Cauchemar des libéraux

On imagine aisément, si Hillary avait gagné, le soulagement de l’élite libérale: "Merci mon Dieu, le cauchemar est terminé, nous avons frôlé la catastrophe !" Mais un tel soulagement n’aurait fait que précipiter la véritable catastrophe parce qu’il aurait signifié: "Merci mon Dieu, la va-t-en-guerre de l’establishment politique qui représente les intérêts des grosses banques a gagné, le danger est derrière nous !"

En 1937, George Orwell écrivait: "Nous daubons tous allègrement sur les particularismes de classe, mais bien peu nombreux sont ceux qui souhaitent vraiment les abolir. On en arrive ainsi à constater ce fait important que toute opinion révolutionnaire tire une partie de sa force de la secrète conviction que rien ne saurait être changé."

Ce que veut dire Orwell, c’est que les radicaux brandissent la nécessité d’un changement révolutionnaire comme un gri-gri destiné à les en protéger et à faire advenir le contraire; autrement dit, pour que le seul changement qui compte, le changement de ceux qui nous gouvernent, ne puisse pas voir le jour.

La victoire d’Hillary aurait été la victoire du statu quo, assombri par la perspective d’une nouvelle guerre mondiale (elle est définitivement la démocrate belliqueuse type), statu quo dans une situation où nous nous enfonçons pourtant, peu à peu mais sûrement, dans d’innombrables catastrophes, écologiques, économiques, humanitaires, etc.

Nouvel ordre nihiliste post-patriarcal

Oui, la victoire de Trump représente un grand danger, mais la gauche a besoin de la menace de la catastrophe pour se mobiliser – dans l’inertie du statu quo actuel, jamais il n’y aura de mobilisation de gauche. Je suis tenté ici de citer Hölderlin: "Là où il y a péril croît aussi ce qui sauve."

Qu’est-ce que cela aurait changé qu’Hillary Clinton soit la première femme présidente des États-Unis ? Dans son nouveau livre, La Vraie Vie, Alain Badiou met en garde contre les dangers que recèle le nouvel ordre nihiliste post-patriarcal, qui prétend être l’espace de nouvelles libertés.

Trump a été porté par la même colère que celle où Bernie Sanders a puisé pour mobiliser les militants: il est perçu par la majeure partie de ses sympathisants comme LE candidat anti-establishment.

Nous vivons une époque inouïe, où il est devenu impossible de fonder notre identité sur une tradition, où aucun cadre de vie digne de ce nom ne nous permet plus d’accéder à une existence qui ne soit pas simple reproduction hédoniste.

Ce nouveau désordre mondial, cette civilisation sans monde qui émerge peu à peu sous nos yeux, affecte en particulier la jeunesse, qui oscille entre l’intensité de l’épuisement total (jouissance sexuelle, drogue, alcool, jusqu’à la violence) et l’effort pour réussir (faire des études, faire carrière, gagner de l’argent… à l’intérieur de l’ordre capitaliste existant). L’unique échappatoire étant de se retirer violemment dans une "Tradition" artificiellement ressuscitée.

Nouvelle version de la différence sexuelle

Cette désintégration d’une substance éthique partagée affecte différemment les deux sexes. Les hommes deviennent progressivement d’éternels adolescents sans qu’un véritable rite d’initiation marque leur entrée dans la maturité (service militaire, apprentissage d’un métier – même l’éducation ne remplit plus cette fonction). Il n’est dès lors pas étonnant que prolifèrent, pour pallier ce manque, des gangs de jeunes offrant un ersatz d’initiation et d’identité sociale.

À l’opposé, les femmes aujourd’hui sont mûres de plus en plus tôt: traitées comme de jeunes adultes, on attend d’elles qu’elles contrôlent leur vie, qu’elles planifient leur carrière… Dans cette nouvelle version de la différence sexuelle, les hommes sont des adolescents ludiques, vivant en dehors des lois, tandis que les femmes semblent dures, mûres, sérieuses, soucieuses de la légalité et vindicatives.

L’idéologie dominante ne demande plus aux femmes d’être des subordonnées; elle les invite, leur enjoint de devenir juge, administrateur, ministre, PDG, professeur et même d’entrer en politique et dans l’armée. L’image paradigmatique que véhiculent quotidiennement nos institutions sécuritaires est celle d’une femme professeur/juge ou psychologue s’occupant d’un jeune homme délinquant, immature et asocial…

Une nouvelle figure de l’Un est en train de s’imposer, celle d’un agent de pouvoir compétitif et froid, séduisant et manipulateur, qui atteste du paradoxe suivant: "Dans les conditions du capitalisme, les femmes peuvent faire mieux que les hommes." (Badiou) Il ne s’agit en aucun cas de suspecter les femmes d’être des agents du capitalisme, mais simplement de montrer que le capitalisme contemporain a inventé sa propre image idéale de la femme.

Bill Clinton est un clown

On retrouve exactement la situation décrite par Badiou dans cette triade politique: Hillary-Duterte-Trump. Hillary Clinton et Donald Trump représentent aujourd’hui le couple politique par excellence: Trump est l’éternel adolescent, un jouisseur irresponsable sujet à des accès violents qui peuvent lui jouer des tours, tandis que Hillary est le nouvel Un féminin, une redoutable manipulatrice, toujours dans le contrôle, qui ne cesse d’exploiter sa féminité pour se poser comme la seule capable de prendre soin des marginaux et des victimes – sa féminité rend la manipulation d’autant plus efficace.

Il ne faut donc pas se laisser avoir par l’image qu’elle renvoie de victime d’un mari volage, flirtant à tout-va et ayant des relations sexuelles dans son bureau: Bill Clinton est un clown, c’est Hillary qui commande et concède à son serviteur de petits plaisirs insignifiants.

Quant à Rodrigo Duterte, le président philippin qui appelle ouvertement au meurtre des toxicomanes et des dealers et n’hésite pas à se comparer à Hitler, il incarne à lui seul le déclin de l’État de droit, ayant transformé la puissance étatique en une loi de la foule où l’emporte la loi de la jungle. Or il ne fait rien d’autre que ce qu’il n’est pas encore permis de faire ouvertement dans nos pays occidentaux "civilisés".

Si l’on rassemble ces trois figures en une, on obtient l’image idéale de l’homme politique d’aujourd’hui: Hillary Duterte Trump – "Hillary Trump", la principale opposition, plus "Duterte", le président philippin, l’intrus gênant qui révèle la violence sur laquelle les deux autres s’appuient.

Situation politique inédite

En conclusion, ne cédons pas à la fausse panique qui nous fait craindre la victoire de Trump comme l’horreur suprême, qui devrait nous forcer à soutenir Hillary malgré ses évidentes défaillances. La victoire de Trump a créé une situation politique totalement inédite, qui est la chance d’une gauche plus radicale.

Si vous aimez l’Amérique (comme je l’aime), c’est le moment de se battre par amour, de s’impliquer dans le long processus de formation d’une gauche politique radicale aux États-Unis… ou de conclure sur la version Mao du vers d’Hölderlin: "Sous le ciel tout est grand chaos, la situation est excellente."

Traduit de l’anglais par Pauline Colonna d’Istria (c) Le Monde

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