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le vieux monde qui n'en finit pas
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17 mai 2024

JJ (Goldberg) sur FF (Coppola)

Attendu à Cannes comme le messie, Coppola signe avec Megalopolis un autoportrait désarmant autant qu’une fable politique hyper-contemporaine.

Le geste était déjà unique sur le papier. Bonne nouvelle: il l’est aussi sur l’écran. Film le plus attendu de la compétition (et probablement de l’année), Megalopolis ne déçoit pas. Enfin si: il décevra assurément celles et ceux qui voudraient voir un nouvel Apocalypse Now (qui, à l’époque, avait déçu celles et ceux qui s’attendaient à voir un nouveau Parrain) ; mais celles et ceux qui aiment le Coppola de Coup de cœur, de Rusty James ou de L’homme sans âge, c’est-à-dire celles et ceux qui n’attendent pas, du cinéaste le plus punk du Nouvel Hollywood, un nouveau chef-d’œuvre ripoliné mais plutôt un perpétuel avant-gardisme, seront comblés.

Quiconque a suivi l’histoire de sa fabrication depuis sa mise en chantier en 2019 sait de quel genre de folie il s’agit. En bref: Coppola a dépensé cent vingt millions de ses propres dollars (gagnés à la sueur de ses vignes californiennes), pour enfin réaliser ce projet dont il rêvait depuis la fin des années 1970 et dont il a, paraît-il, réécrit le scénario plus de trois cents fois au cours des décennies de maturation en barrique. La presse anglo-saxonne a ensuite goulûment rapporté les rumeurs sur les conditions de tournage peu orthodoxes. Ce bon vieux Francis ayant tendance à s’enfermer des heures dans son QG (le fameux “Silver Fish” combo soi-disant ultra-technologique qu’il a inventé au début des eighties) pour y fumer des joints, avant de débarquer sur le plateau avec mille idées contradictoires appliquées tant bien que mal par une équipe dubitative… Rien de très banal, donc, pour le dernier des romantiques signant une fable sur la chute de la République romaine transposée dans un New York futuriste, en pleine “hypernormalisation” (pour paraphraser le documentariste anglais Adam Curtis, auquel Coppola, on est prêt à le parier, a ici pensé).

Megalopolis met en scène l’opposition entre le maire de cette New Rome, Francis Cicero (Giancarlo Esposito, souvent vu chez Spike Lee et dans Breaking Bad, ici aussi sobre que charismatique) et un urbaniste utopiste à la Le Corbusier ou Howard Roark (le héros du rebelle d’Ayn Rand, adapté en 1949 par King Vidor), nommé César Catilina (Adam Driver, tout en fièvre contenue et mâchoire contractée). Le premier gère quand le second rêve. Et à travers ces deux personnages, citant à tout bout de champ Marc Aurèle ou Ralph Waldo Emerson, le film bat le record, probablement établi par Godard, de citations littéraires dans un long métrage. Quand ils ne complotent pas pour le contrôle de la fragile res publica, c’est bien entendu sa propre âme schizophrène que Coppola nous donne à voir. Lui, le paterfamilias et homme d’affaires avisé, versus l’artiste visionnaire et intransigeant; le type assez brillant pour monter un studio révolutionnaire en 1980 (Zoetrope) et assez perché pour le couler deux ans plus tard, sur un coup de dés (ou plutôt de cœur) qui l’endettera vingt-cinq durant.

C’est au fond cette histoire, d’une vie, d’une famille, d’un art, que raconte Megalopolis, avec une sincérité voire une naïveté désarmante, que seul un vieil homme (sans âge), n’ayant plus rien à prouver, est capable de mettre sur la table. Il replonge à toute berzingue dans son esthétique eighties, ce qui implique aussi, hélas, une vision assez caricaturale des femmes, soit fatales (Aubrey Plaza, heureusement irrésistible dans ce rôle de journaliste aux dents longues), soit muses (Nathalie Emmanuel, starlette de tabloïds devenue épouse idoine pour Catilina).

Coppola refait le match, à l’heure d’une imagerie numérique qu’il a contribué à inventer mais dont on sent qu’elle le dépasse aujourd’hui. Or c’est précisément dans cette faille rétrofuturiste qu’il conçoit les images les plus démentes que l’on verra sur un écran cette année, tenant la courbe du temps par ses deux bouts, passé et futur, pour matérialiser sous nos yeux éberlués un présent utopique. Quitte à envoyer balader la bienséance narrative, comme le fit en son temps Southland Tales, cet autre film fourre-tout et radicalement bordélique, par lequel Richard Kelly réglait son compte aux années Bush. Et alors que refait justement surface le cauchemar Trump (incarné ici par un Shia Labeouf plus labeoufien que jamais), Megalopolis tombe à pic politiquement. Hors du temps et bien de son temps : la marque des grands films.

Jean-Jacky Goldberg, pour Les Inrockuptibles

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