Paul Virilio avance depuis longtemps que la catastrophe est liée inéluctablement à l'idée de progrès. La récente crise financière est du gâteau pour le philosophe, qui voit sa théorie renforcée par les événements. Extraits d'un entretien sur le krach. En attendant l'exposition qu'il organise avec Raymond Depardon et qui s'ouvre bientôt à la Fondation Cartier. (Terre natale. Ailleurs commence ici, à partir du 21/11/2008.)

[Q. Croyez-vous comme certains que le capitalisme touche à sa fin ?]

Je pense plutôt que c'est la fin qui touche le capitalisme. Je suis urbaniste. Le krach montre que la Terre est trop petite pour le progrès, pour la vitesse de l'Histoire. D'où les accidents à répétition. Nous vivions dans la conviction que nous avions un passé et un futur. Or le passé ne passe pas, il est devenu monstrueux, au point que nous n'y faisons plus référence. Quant au futur, il est limité par la question écologique, la fin programmée des ressources naturelles, comme le pétrole. Il reste donc le présent à habiter. Mais Octavio Paz disait: "L'instant est inhabitable, comme le futur." Nous sommes en train de vivre cela, y compris les banquiers. [...]

virilio

[Q. Vous avez dit qu'Airbus, "en inventant un avion de 800 places, créait 800 morts potentiels." Mais le krach boursier n'a pas fait de morts.]

Ce n'est pas la peste, il n'y a pas des millions de victimes, ce n'est pas non plus le 11 septembre. Ce n'est pas la mortalité qui compte ici, hors quelques suicides. Les victimes sont ailleurs. D'où est partie la crise actuelle? Des subprimes, des maisons à acheter à crédit dans des conditions impossibles. Du sol. Les victimes, ce sont les centaines de milliers de personnes qui perdent leur logement. La notion de sédentarité est déjà remise en cause, avec les immigrés, déportés, réfugiés, les délocalisations d'entreprises, etc. Le phénomène va s'accentuer. Un milliard de personnes vont être contraintes de bouger de lieu de vie d'ici à 2040. Voilà les victimes. Nous sommes dans la notion du stop/eject. On arrête, et on éjecte.

[Q. Vous croyez au chaos ?]

Après avoir déstabilisé le système financier, le krach risque de déstabiliser l'État, dernier garant de la vie collective. Il essaie en ce moment de rassurer. Mais si la Bourse continue de baisser, c'est l'État qui sera à son tour en faillite, et va plonger les nations dans le chaos. Ce n'est pas du catastrophisme de ma part. Je ne crois pas au pire, je ne crois pas au chaos, c'est absurde, c'est de l'arrogance intellectuelle, mais il ne faut pas s'empêcher d'y penser. Face à la peur absolue, j'oppose l'espérance absolue. Churchill disait que l'optimiste est quelqu'un qui voit une chance derrière chaque calamité.

[Entretien avec Gérard Courtois et Michel Guerrin, Le Monde, 19-20 octobre 2008, version intégrale ici]

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