Le journal de la Médiathèque de la communauté française de Belgique fait peau neuve. Le nouveau canard s'intitule simplement La Sélec - titre un peu branchouillard, mais ce n'est pas plus laid ni plus ridicule que le Carnet et les instants, la Nouvelle Image le Vieux Monde ou l'Etre et le néant. Douze grandes pages, une maquette simple et de bon goût avec jusque ce qu'il faut d'austérité...

(Mais bon Dieu, pourquoi cette agrafe médiane ? Elle empêche de déplier à loisir l'affiche-cadeau qu'elle tient prisonnière, et l'on s'y déchire les phalangettes comme à l'époque où la seule raison d'acheter Spirou était notre empressement à arracher le Bobo au coeur du canard pour le plier en seize. Pas connu ça ? Tant pis pour vous)

... du texte dense et une écriture parfois ambitieuse, entre aimable autopromotion, souci de ne pas trop jouer du superlatif (qui nous gonfle, partout ailleurs) et volonté de ne pas regarder les produits que tout le monde connaît par coeur. Plutôt que Clint Eastwood et Nique ta Mère, on trouvera donc au sommaire Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (à propos des films que leur inspira la musique de Schoenberg), Claude Ledoux et John Butcher, Leos Janacek et James Carter, Robert Flaherty et les musiques que les Goblin composèrent pour Dario Argento.

Voici, en réduction, l'affiche qui accompagne ce n°1. Si elle vous plaît, venez la chercher au bureau, ou commandez-la sur le site de la Médiathèque avec le journal qui va avec. Elle est très belle, on dirait un dazibao. Elle est signée Mon Colonel, un artiste liégeois de 34 ans qui se prend pour un «canif suisse». C'est la première fois qu'on apprécie en ces lieux le boulot d'un type qui se fait appeler Mon Colonel(*). Mais c'est commme ça. Le zigomar a pignon sur rue, sous le nom que lui a donné sa maman: Éric Bosley. Cliquons ici pour voir.

(*) Mais nous aimons beaucoup Piet De Groof, alias «le général situationniste», qui est censé avoir fondé l'IS avec Guy-Ernest et dont le radical belge Anatole Atlas a toujours prétendu qu'il émargeait au service du personnel de la CIA. Ce qui nous fait bien rire - nous et Gérard Berréby, skipper des édtions Allia et biographe du général. Encore une autre histoire.

Un peu plus bas, on lira un bel article de notre pote Globe Glauber sur la musique telle que la conçoit, pour ses films, le metteur en scène Serge Bozon.

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« Serge Bozon n'a pas fait d'études supérieures de cinéma. D'après ce qu'on a lu et ce qu'on nous a raconté, la plus profonde racine de son tronc de cinéaste est bien ancrée dans le cinéma lui-même, à la fois le cinoche populaire, la série B et le cinéma médit "d'auteur". D'abord via son père, animateur de ciné-club dans la ville de Roanne et lecteur aussi bien des Cahiers du cinéma que de Ciné-Télé Revue. Puis, au lycée, en filière A3 (arts plastiques), option cinéma. Et surtout, de l'adolescence à aujourd'hui, la vision de centaines de films de toutes sortes, la fréquentation assidue des salles obscures – et l'exercice combiné de la lecture et de l'écriture de textes sur le cinéma. Et, on serait tenté d'ajouter – au risque de légèrement travestir ou enjoliver la réalité – la construction patiente d'une discothèque et d'une érudition hors normes concernant le garage rock et la pop anglo-saxons de la seconde moitié des années soixante. 1966-1969 ou quelques années d'histoire de la musique populaire, en écho à 1914-1918 ou quelques années d'histoires d'hommes perdus dans les sous-bois de la "grande Histoire".

« Un peu comme Jean-Marie Straub et Danièle Huillet entre leurs deux principaux Schoenbergfilme , Serge Bozon a pour La France poussé plus loin le dispositif des scènes musicales déjà présentes dans son moyen métrage Mods (repris en complément de luxe avec le DVD de La France, édition particulièrement soignée). Cette sorte de comédie triste en intérieurs (un étudiant malade est reclus dans sa chambre) et en extérieurs domestiqués (ses amis un peu perdus dans le parc du campus) était interrompue de chorégraphies saisissantes et insaisissables sur fond de chansons garage à la fois basiques et très singulières: The Seeds, The Alarm Clocks ou Phil and the Frantics surgissaient de nulle part – en tout cas d'en dehors du champ de la caméra. Dans la nature plus sauvage des forêts de La France, Serge Bozon et ses comparses musiciens (Mehdi Zannad alias Fugu, Benjamin Esdraffo) ont pu méticuleusement cacher une trentaine de micros pour enregistrer, en son direct, les mélopées surgies, de l'intérieur du cadre cette fois, des bouches quelque peu hésitantes d'un groupe de soldats errants et de leurs instruments méconnus (cornichophone, guitare charbonnière...). Ces soldats-chanteurs rappellent ceux de Barnet (Un brave garçon, 1943) ou de Tourneur (Days of Glory, 1944), le son direct en plus. Le CD La France–Chansons représente une sorte de clairière rêvée d'où questionner auditivement les failles temporelles qui relient souterrainement la lutherie de fortune des poilus de 14-18, la pop sike anglaise ("nerveuse, acide, rapide, comptine victorienne pervertie par l'arrogance" selon la définition de Serge Bozon) et la sunshine pop ("solaire, éthérée, lente, horizontale, angélisme vocal alangui par la drogue"). Triangle d'or anachronique. Coupant court à toute velléité de reconstitution historique trop poussée (des films où, d'après le cinéaste, acteurs, décors et même meubles "se trimballent en permanence avec leur certificat d'authenticité autour du cou"), les chansons propulsent d'une pichenette – légère et délicate mais puissante – le film vers d'autres sphères : plus intemporelles, à la frontière de la fable, puisqu'elles permettent au collectif disparate des soldats de se cristalliser en racontant l'histoire – entrelacée dans l'intrigue principale – d'une autre femme, à la recherche de l'amour aux quatre coins de l'Europe. [Philippe Delvosalle]

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Pierre Léon, soldat musicien dans La France de Serge Bozon
(merci à Philippe pour la repro)