Un article de Serge Quadruppani sur Jean Malaquais,

grande gueule, mauvais coucheur, anar irrécupérable et bel écrivain à redécouvrir

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Coeur pur et langue acérée, Jean Malaquais,

un Javanais à l'assaut du capitalisme

En 1968, dans les premiers jours du beau mois de mai, aux abords de la Sorbonne occupée, une star faisait son apparition, provoquant curiosité, attroupement, adulation, brouhaha, détournant sur soi une partie de l’énergie discuteuse alors employée en ces lieux à changer le monde (et elle l’a d’ailleurs changé). Cette vedette des lettres et de la politique incarnait à la fois quelques-uns des plus beaux moments de la poésie française et le pire des compromissions avec la catastrophe stalinienne. Il fallait nommer cela. Ce fut fait par un groupe de loustics qui s’empressèrent d’aller chercher dans les caves d’une librairie alors très bien fréquentée un minuscule opuscule, d’un format de cinq centimètres sur quatre, au titre blasphématoire : Le nommé Louis Aragon, ou le patriote professionnel. Il y était rappelé les palinodies du personnage férocement antipatriote dans sa jeunesse (« Si nous devons faire la guerre, que ce soit au moins sous le glorieux casque à pointe allemand », écrivait-il dans les années 20) et platement patriotard dans l’après-guerre (ses très oubliables hymnes à la France), son ode à la GPU et autres serviles services rendus aux représentants en France du Petit père des peuples. La brochurette faisait partie d’une collection de poche, « Les égaux », symbolisée par deux silhouettes d’hommes se touchant du poing dans le style ouvriériste vaguement homosexuel des années 30 et publiée en supplément à la revue Masses. Dans cette dernière s’exprimait la critique de gauche du stalinisme, en s’appuyant sur Rosa Luxembourg, la tradition libertaire et anarcho-syndicaliste, le bordiguisme et le communisme de conseil. Jean Malaquais, auteur de ce libelle attaquant l’une des icônes les plus respectées de la culture française, présentait la double particularité d’être un ardent compagnon du courant conseilliste et le prix Renaudot 1939. De lui, que j’ai connu vers la fin de sa vie, je garde, entre autres, deux souvenirs qui me paraissent incarner les deux pôles du personnage, entre les tripes et la tête.

Du côté des tripes, c’est peu dire qu’il détestait les flics. Quand nous nous promenions, près de chez lui et non loin de chez Mitterrand, au long de ces quais de Seine dont l’un lui avait donné son pseudonyme, chaque fois que nous croisions un couple de policiers (on sait que Paris est l’une des villes les plus fliquées du monde), je voyais son expression se durcir, son regard clair virer au noir et on sentait que ce petit bonhomme presque octogénaire n’avait pas dû être commode dans le combat rapproché. Une fois sur deux, il me racontait ce jour où, jeune apatride vivant dans la dèche à Paris -- comme Orwell et à peu près à la même époque que lui --, il s’était réfugié une nuit qu’il mourait de froid, sous la bâche d’un « carrousel » (vieux mot français pour manège) et qu’il en avait été délogé à coups de pied par un sergent de ville.

Du côté de la tête, je revois encore les feuillets de l’avant-propos d’un livre que j’ai publié en 1989 (L’antiterrorisme en France), alors à l’état de manuscrit et que je lui avais soumis. C’était criblé de corrections au stylo rouge, avec une impressionnante minutie d’amoureux de la langue française, de ses pièges grammaticaux, de ses subtilités syntaxiques, de sa musique Grand Siècle et de ses variantes populaires. Il me semble entendre encore sa diction volée aux grands bourgeois d’autrefois, son français châtié et ses tournures argotiques accompagnées de guillemets auditifs, répéter que l’histoire moderne repose sur la reproduction élargie du capital.

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