Increvable dénonciateur de la censure, dont il est devenu un des historiens de référence, Bernard Joubert confiait une chronique à Siné Hebdo, la semaine dernière. Ce texte bref commentait "l'affaire Orelsan" et la tentation de certaines formations néoféministes de dénoncer, de faire taire, de punir, de pénaliser, de criminaliser, d'interdire et de censurer, bref de couper, à la moindre occasion, tout ce qui dépasse. J'ai cru comprendre que l'article a eu beaucoup de mal à trouver sa place au sommaire du canard (auquel collabore furieusement un ex-cadre des Chiennes de garde). Grâce à une intervention de Delfeil de Ton, le texte est passé finalement, accompagné il est vrai de la dégueulasse et infamante mention "Les propos publiés ci-dessus n'engagent que leur auteur". Dans la presse mal élevée et censément subversive que nous aimerions continuer à soutenir de toutes nos forces, on a connu formulation plus délicate, solidarité plus fine avec ses collaborateurs. Cette semaine, le texte de Bernard suscite quelques réactions convulsives, des insultes sur sites (Joubert ne peut être que d'extrême droite, comme Siné, l'été dernier, ne pouvait être qu'antisémite) à l'hystérie confusionniste d'une hyène "militante pour le droit à la vie et à la dignité des femmes" [courrier des lectrices], en passant par la bêtise bien rôdée de l'ex-Chienne de garde stalinienne dont je parlais plus haut. [Je suis trop mal embouché pour vous donner ici son adresse. Manquerait plus que ça. Si vous avez du temps à perdre, cherchez.] Mais je suis de parti pris, et je soutiens les positions de Joubert sur la censure. Je vous redonne donc le texte de son coup de sang.

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[Chez les censeurs] Le féminisme flicard

Les censeurs me dégoûtent comme de la soupe à la crotte. Hommes, femmes, de droite, de gauche. La répulsion qu'ils m'inspirent tient notamment au plaisir qu'on leur voit éprouver le jour où ils ont la possibilité de manier le bâton. Comme ils en rêvaient! Comme ils le réclament! Moi! Moi! Je veux punir! Je sais sur qui taper!

Il y a quelque trente ans, Annie Le Brun déplorait qu'un féminisme de répression ait pris le pas sur celui qu'elle aimait, le féminisme libertaire. C'était l'époque où des militantes du MLF envahissaient les bureaux de l'Express qui republiait Histoire d'O et où l'on interdisait l'hebdomadaire Détective parce que les faits divers de ses affichettes offraient «une image dégradante de la femme, le plus souvent considérée comme un simple objet sexuel» (la députée communiste Gisèle Moreau à l'Assemblée). Le rappeur Orelsan n'était même pas encore forniqué par ses parents que le Programme commun des femmes, présenté par l'avocate Gisèle Halimi, formulait une proposition de loi punissant jusqu'à deux ans de prison «quiconque aura, par ses paroles, discours, slogans publicitaires, chants, textes dits ou reproduits par tous moyens d'édition et de reproduction audiovisuels, porté atteinte à la dignité des femmes».

Trente ans de ce féminisme flicard, ressassé, devenu un idéal militant envahissant, il faut faire un effort pour se rappeler que le féminisme n'est pas fatalement ça, ces pulsions liberticides, la ministre Yvette Roudy et son fameux projet de loi contre «la représentation stéréotypée, dévalorisée ou avilissante des femmes» (exposé des motifs), la secrétaire d'État Nicole Péry voulant légiférer contre la violence sexiste des affiches de la crème fraîche Babette («Je la lie, je la fouette et parfois elle passe à la casserole», lisait-on sur le tablier d'une cuisinière qui tenait d’une main résolue son fouet à œufs) ou la Meute et les Chiennes de garde, même si, leurs guignolades médiatiques accomplies (comme d'attribuer ces dernières semaines à Cavanna le titre de «macho de bronze»), ce sont les présidentes de ces associations que le Parlement songe à auditionner pour savoir si les Françaises veulent qu'on modifie la loi sur la liberté de la presse dans le sens de moins de liberté*. (Oui, et pas qu'un peu, répondent lesdites associations.)

Tenant plutôt chronique dans Siné Mensuel que Siné Hebdo, j'arrive après la bataille Orelsan et les appels à la déprogrammation, au boycott, à l'éviction d'Internet, au procès. C'était fascinant de voir ce clip, qui végétait depuis deux ans sur YouTube, s'envoler jusqu'à 100 000 connexions par jour, et ceux-là mêmes qui nous le faisaient connaître par leurs cris scandalisés nous expliquer qu'il était scandaleux que ce chanteur cherchât le scandale pour se faire connaître.

Parce qu'en plus d'être dégoûtants, les censeurs sont bêtes.

Bernard Joubert

* www.assemblee-nationale.fr/rap-info/i3663.asp + www.assemblee-nationale.fr/12/cr-delf/04-05/c0405001.asp

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babette