A Bruxelles, le cinéma Nova déploie ce mois-ci un cycle touffu de films, débats, expositions et ziziques intitulé «"Propriété intellectuelle" et alternatives», où il est question de droits, de propriété artistique, de piraterie, de lois scélérates, de détournements, de parodie, de Bill Gates et de Guy-Ernest, de copyleft et de pirate cinema, notamment. Un des textes d'introduction au programme évoque la confrontation permanente d'un lieu alternatif comme le Nova [CLIC] et du monde de la culture-marchandise. On peut le lire ici-bas, après les remarques préliminaires de trois militants anti-Hadopi.

« Le plagiat est nécessaire. Le progrès l'implique. » Lautréamont.

« Tous les textes publiés dans Internationale situationniste peuvent être librement reproduits, traduits ou adaptés, même sans indication d'origine. » Internationale situationniste (clic) n°2.

« Avant la publication, l'auteur a un droit incontestable et illimité. [...] Mais dès que l'œuvre est publiée l'auteur n'en est plus le maître. C'est alors l'autre personnage qui s'en empare, appelez-le du nom que vous voudrez: esprit humain, domaine public, société. C'est ce personnage-là qui dit: Je suis là, je prends cette œuvre, j'en fais ce que je crois devoir en faire, moi esprit humain; je la possède, elle est à moi désormais. » Victor Hugo, Congrès littéraire international.

Et le Nova dans tout ça ?

[...] Dans notre activité de programmation, nous sommes toutefois, inévitablement et en permanence, confrontés à un monde de business qui nous déplaît parfois fortement. Dans certains cas nous jouons le jeu, dans d'autres nous le refusons.

En tant qu'exploitants de salle de cinéma, nous devons nous conformer aux lois réglementant les droits d'auteur. Pour chaque film que nous voulons programmer, nous devons rechercher les ayant-droits et conclure avec eux un contrat. Les films que nous projetons s'inscrivent dans des circuits de distribution très variés: du film totalement indépendant soutenu par une modeste boîte de production ou distribué directement par son réalisateur à la grosse production de studio, concédée à un distributeur ainsi chargé de son exploitation sur son territoire durant une certaine durée, après laquelle les droits retournent aux producteurs. Dans cette dernière catégorie, nous montrons plus souvent des films anciens, dont les droits ont eu le temps de passer de mains en mains, de faillites en rachats, à tel point qu'il est parfois impossible de savoir qui les détient. Mais la difficulté de "l'enquête" n'est pas toujours l'étape la plus problématique. Les prises de contact et les négociations peuvent être très agréables, mais l'évolution rapide du secteur nous place de plus en plus devant des cas qui nous restent en travers de la gorge.

Jusque dans les années 1980, les réseaux de production et de distribution étaient composés d'une multitude de petites sociétés, tout comme les réseaux d'exploitation étaient composés de nombreuses petites salles. Mais les salles disparaissent et les petits distributeurs périclitent. Les catalogues des petits producteurs tombent parfois dans le domaine public, mais sont le plus souvent rachetés, en partie ou dans leur entièreté, par des méga-structures émanant quasi toujours de grands groupes de médias, qui absorbent progressivement une partie conséquente du patrimoine culturel.

Cette logique conduit à une situation de monopole qui, en plus de mener à une montée des prix exorbitante, est très contre-productive en termes de diffusion des œuvres, même si ces groupes se présentent comme vaillants défenseurs de l'Art dans la lutte contre le piratage. Les droits des films sont balancés d'une compagnie à l'autre, achetés et revendus. On parle plus de package et de titres que des films eux-mêmes. Qui les a vus...? Ces entreprises misent aujourd'hui prioritairement sur le marché du DVD et du Home Entertainement, dès lors la diffusion de films anciens en salle ne les intéresse guère. Dans la majorité des cas, elles n'ont d'ailleurs plus de matériel, plus de copie 35mm, ... et rarement un employé chargé de la gestion du catalogue! Elles ont les droits sur des œuvres immatérielles, se résumant à des lignes dans une base de données. Leur but semble être d'acheter un maximum de titres pour contrôler le marché, et mieux se concentrer sur les films au plus gros "potentiel"... Notons que des structures de distribution plus locales agissent également selon cette logique avec les nouveaux films.

La situation est telle qu'ont émergé des sociétés spécialisées dans la gestion des droits de films anciens, qui font leurs affaires en vendant des autorisations de diffusion: 600 euros pour une signature, 1000 s'ils peuvent mettre une copie 35mm à notre disposition. Car oui, dans bien des cas, on parle uniquement de droits (et ces prix ne sont pas les plus farfelus qu'on nous ait annoncés, le record actuel étant de 6000 euros pour une diffusion). Quand bien même nous arriverions à un accord pour projeter le film, à nous de nous débrouiller pour en trouver une copie! Mais ça, c'est une autre aventure. "Nous pouvons vous vendre un DVD"...