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Eh bien justement, André Benchetrit est mort. Il avait 54 ans. Il a écrit quelques romans, trop rares, parus chez POL, Actes-Sud, Néant, Léo Scheer... Il laisse deux ou trois pièces de théâtre et une douzaine de livres illustrés, contes ou "documentaires", pour les mômes (la plupart chez Belin Jeunesse). Le Bord de la terre, son petit dernier, est sorti il y a un mois et demi chez L'une et l'autre. La Femelle du requin (clic), belle revue littéraire trop méconnue, lui avait consacré un dossier, tout à côté de Jean Echenoz. Il avait un blog, ICI . C'était un type marrant, sa prose pouvait être tendre, extravagante, parfois d'une cruauté noire, étrangement radicale. C'est bizarre, j'aurais bien aimé qu'il écrive pour le cinéma.

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« Une goule, un bouc, un vampire, un bébé hydrocéphale, une femme squelettique sans bouche, des arbres morts agités de spasmes, un paralytique, des vieilles fées font un bruit épouvantable. Nous les avons vus longer les passerelles, rejoindre la croisée des écoulements. Au milieu de l’île ils gueulent et ils rient, ils donnent des coups de marteau, des montagnes de coups qui roulent, dévalent. Il me dit Papa, c’est un mouvement terrible du bruit, il n’y a pas d’issue, je m’empare du hachoir et j’y vais ! Nous entendons le cri d’une petite fille - un cri déchirant, perçant - comme si quelqu’un s’était emparé d’elle pour la dépecer vive. » [ Le Bord de la terre, 4e de couv. ]

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« Des gouttes, des perles, sertissent les blousons. Dans la nuit tombée nous allons direction la machine. Le ventre est vide. Tout autour c'est immense. De grandes masses confondues. Venues de l'hypertexte, des barques encombrent les canaux. Quand ça cogne, les transporteurs s'en foutent. Ils s'insultent à peine. Ils transportent n'importe quoi. Je suis dans les pensées, lui aussi. Il est sérieux. Il va naître une deuxième fois, il n'aime pas ça. Je ne peux pas faire de projections. Elles se perdent dans le brouillard et augmentent la masse terriblement de ce que nous traversons. Il est difficile d'avancer. Le vent donne des gifles. Les blousons ne valent rien. Et puis c'est lourd, là, dans les mains. Même une anse chacun avec le froid c'est lourd.

« Qu'est-ce que c'est que cette eau ? C'est dégueulasse, cette eau. Papa, je ne veux pas aller par là. C'est très sale. J'ai envie de vomir. Pourquoi tu ne le fais pas tout seul ? Tu as vu les cafards ? Ils longent le bord de la flaque qui longe la machine. Papa, je ne supporte pas d'être ici. Pourquoi tu lui parles, à cette femme ? » [ Idem, extrait ]

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