[Le texte qui suit est celui d'une chronique de François Gross publiée dans Le Temps (Genève) du 21 janvier.]

Ubu Besson

Dans le sillage du débat sur l’identité nationale, le ministre de l’Immigration Éric Besson a récemment proposé que les Français de 18 ans signent une « charte des droits et devoirs » avant d’accéder aux urnes. Cette idée n’a suscité presque aucune opposition.

Un peu d’imagination, voyons ! Le stade Charléty est politiquement trop connoté depuis qu’en 1968 la gauche y a rêvé à des lendemains qui chantent. Pourquoi pas la place de la Concorde ou l’esplanade des Invalides ? Les Françaises et les Français âgés de 18 ans, dûment authentifiés comme tels, y seraient alignés au cordeau face à une tribune où le président de la République, flanqué de son ministre de l’Immigration, leur remettrait en les priant de la signer une « charte des droits et devoirs du citoyen ». Pour éviter les couacs, un texte de La Marseillaise aurait été au préalable distribué à chaque participant. Vrai, une sorte de première communion civique.

Peut-être la nouvelle a-t-elle échappé à l’attention du lecteur bouleversé par les images venues d’Haïti ? Eric Besson, chef d’orchestre du débat sur l’identité française, envisage de saisir Nicolas Sarkozy d’une idée de son cru : souder la communauté nationale en couchant sur le papier des principes « moraux et politiques » censément partagés par tous les enfants de la patrie. La proposition est de la même farine que si le Père Ubu l’avait rédigée lui-même. Il est peu probable qu’elle séduise le chef de l’Etat tant elle est de nature à se heurter à de fortes oppositions jusque dans les rangs du parti présidentiel. Demander aux jeunes Français de parapher ces tables de la loi avant d’être admis à approcher l’autel du local de vote est une aberration. On ne s’étonne pas de l’entendre dans la bouche d’un personnage déjà dépeint dans Napoléon le petit par Victor Hugo quand il y parle de « tous ces hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber que de la honte ». Il reste que cette énormité a été avancée par un membre actuellement très en vue du gouvernement et qu’elle n’a pas suscité l’ombre d’une indignation dans les rangs de la majorité. C’est qu’elle correspond à une résurgence dans la droite européenne – mais pas dans la droite seulement – de thèmes qui firent les turbulentes années du nationalisme préfasciste. Peur du terrorisme, de la grippe, du réchauffement climatique, du chômage, d’une rechute dans les folies boursières. Peur, surtout, de l’autre, cet étranger attiré par le Vieux Continent quand l’agriculture manquait de bras et que la machine industrielle tournait à plein. Qu’il s’en aille maintenant ! Des individus, des associations que l’on croyait immunisés contre la xénophobie tiennent soudain d’étranges propos. Et, tandis que la Géorgie est invitée par une conseillère fédérale à un respect plus scrupuleux des droits de l’homme, deux frères ouïgours risquent de faire en Suisse les frais d’un froncement de sourcil à Pékin. La crise laisse décidément derrière elle de vilaines traces.

Ni l’approche d’élections régionales en France, parlementaires en Suisse, ni une situation économique labile ne justifient la traque de boucs émissaires sans défense quand sont, dans le même temps, épargnés par la justice ceux qui ont bouté le feu à la planète.

merdre