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« Le Grand Canal est le plus horrible décor de la ville.

« Le paysage est merveilleux en pleine campagne entre deux rangées de peupliers, entre deux écluses fleuries comme des passages à niveau, et donne des désirs de balade en péniche entre la lessive qui claque humide, le gars qui frotte son pont, les gosses qui courent sur le rebord dangereux, la belle fille qui secoue sa salade, le patron assis sur sa caisse qui tient la roue et tire sur sa pipe. Mais, dans les faubourgs des grandes agglomérations, le canal aimante tout le brouillard, la poussière, la pluie, le vent, l’air crasseux, les odeurs de mâchefer, de poussier, d’essence, de gasoil, il draine les animaux crevés, les ordures, les vieilles barcasses, le bois mort, il dépose sur ses flancs la caillasse, le charbon, les briques, les gravats, les sacs de plâtre, les poutrelles, il s’enveloppe d’une cage de ferraille, d’ateliers, de cahutes, de vieux camions à ridelles, de wagons déroutés, de palissades, de chantiers interdits au public, d’hôtels borgnes, d’immeubles peints en noir de fumée. Le grand dépotoir. Et là plus qu’ailleurs la misère est hurlante et les nuits sont interminables et glacées. Les promeneurs solitaires nocturnes ou crépusculaires ont tous le bourdon, l’alcool triste, une vie de chien, un cancer de la face. Les couples ne s’y bécotent pas mais s’y branlent sauvagement avec des yeux hagards comme voulant jouir une ultime fois, ne parlent pas d’avenir et de ta belle poitrine, j’aime bien tes nichons lourds, j’ai envie que tu me caresses doucement et après que tu m’emmènes danser, mais se jettent au visage les éternelles histoires d’usine qui débauche, de règles pas encore venues, ce coup-là , ça y est, j’y suis, alors ma fille t’iras voir ton régulier, je veux pas de criard à qui on ne sait pas qui, tu te démerdes moi j’vais boire un verre. Et elle la tasse. Lui dans les bistrots tristes du quai de la Loire. Elle au coin du tunnel sous lequel le canal s’enfile vers le faubourg du Temple et qui ne nomme justement le Bief des Trépassés (mais ce n’est peut-être qu’en souvenir du gibet de Montfaucon sis jadis auprès)...

« Indifférent, l’œil lumineux de la pendule de la passerelle vertigineuse contemple la scène. »

Jean-Paul Clébert, Paris insolite. Roman aléatoire, photos de Patrice Molinard, 1952,
réédition Attila (2009).

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[Jean-Paul Clébert a fait de ses vagabondages dans le Paris des années cinquante des voyages épiques et sensibles. Compagnon de Doisneau, clochard, il nous promène au hasard de ses besoins (dormir... manger... faire l'amour), de ses rencontres et de ses mille petits boulots. Paris insolite est le journal de bord de ces traversées, dans une ville qui « change de peau tous les jours ». Claque littéraire hors norme, ce livre est accompagné de 115 photographies de Patrice Molinard, qui n'avaient connu qu'une édition, il y a cinquante ans.] [L'éditeur]

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