« Je n’ai pas de sympathie particulière pour les bonnes sœurs, principalement celles, les plus nombreuses, qui n’ont pas succombé à la foi mais à leurs complexes, physiques, moraux, héréditaires, poussées au couvent par leur face camuse, leur œil bigle, leur nez pointu, leur bec-de-lièvre, leur petite taille, leur moustache, et se sont accrochées à cet état de vie latent, embryonnaire, finissant par s’y complaire, y subissant le charme équivoque du masochisme, y goûtant des plaisirs rares et soi-disant plus subtils... Mais je reconnais que parvenues au retour d’âge et ayant gardé un esprit lucide malgré tant de simagrées, certaines ont la tête solide, le bras long, la langue verte, le geste large, le cœur sur la main, une sacrée dose de philanthropie et si j’ose dire des couilles au cul. Il faut les voir cavaler aux Halles, bien avant l’aube, balançant leurs sacs à matelots et raflant sans vergogne tout ce qui leur tombe sous la main plus ou moins comestible... Et à la Villette où elles entrent comme chez elles, et insensibles aux clameurs des bestiaux, naviguent dans le sang, y pataugent tranquillement, les trois étages de jupes troussées bien au-dessus des genoux, les mollets gluants de caillé, baissées, raides comme des paysannes, plongeant les mains et les poignets dans ce liquide révoltant, le ratissant des doigts écartés et crochant les morceaux de bidoche qui y flottent, les viscères partis à la dérive, les tripes, les abats, toute cette merde charnelle capable de révulser le cœur des plus malins, qu’elles happent prestement et enfournent dans leur sac pendu à l’épaule, traçant des sillons boueux, et répondant aussi sec aux plaisanteries assez grosses des maquignons et des tueurs, indifférentes aux terribles coups de gong qui à quelques mètres marquent la fin d’une existence bovine, contemplative et digestive, comme aux éclairs des coups de surin qui égorgent les moutons à la chaîne, et leur besogne faite, elles pataugent encore avant de sortir de là, se secouent dans la cour et regagnent la petite voiture cellulaire à chauffeur mâle qui les attend devant la porte. Allez imaginer maintenant, en dehors de toute psychanalyse, quels peuvent être leurs rêves, domaine où Dieu n’a sûrement rien à voir, moins qu’ailleurs, atroces ou poétiques, sanguinolents ou mystiques...  »

Jean-Paul Clébert, Paris insolite, 1952, Attila (2009)

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Le Sang des bêtes, Georges Franju, 1949