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Joe Sarno est mort hier, à l'âge de 89 ans.

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En novembre 2006, le festival du film de Turin avait organisé une rétrospective de ses films, largement méconnus en Europe. La Cinémathèque française suivit le mouvement. Jean-François Rauger présentait ainsi la soirée parisienne (en présence de Sarno):

C’est à une collaboration avec le Festival de cinéma de Turin que l’on doit la présence [à la Cinémathèque] d'une des figures les plus exemplaires du cinéma de « sexploitation » américain, le cinéaste Joseph W. Sarno. Il est pratiquement inconnu en France où peu de ses films ont connu l’honneur d'une distribution. C'est donc véritablement à la découverte d'un cinéaste que vous convie cette soirée cinéma bis spéciale.

Né le 15 mars 1921, Joe Sarno débute dans le journalisme indépendant puis en réalisant des films d’entraînement militaire (il participe à la Guerre du Pacifique dans la marine) et des films industriels. L’immense majorité de sa filmographie est placée dès ses premiers films, destinés au marché parallèle du cinéma d’exploitation à petit budget au début des années 1960, sous le signe de l'érotisme. Il affectionne les faits de société. Le désœuvrement des femmes au foyer banlieusardes dans Sin in the Suburbs (1964) adapté d'un de ses propres articles, l’échangisme dans The Swap and How They Make It (1966) fournissent la matière première d’une œuvre d’une audace et d'une crudité réaliste remarquables. Sachant tirer parti de ses conditions de production, Joe Sarno a créé un univers visuel à la fois épuré et singulier au sein duquel le désir sexuel apparaît comme une vibration diffuse, indifférente et redoutable en même temps. Affectionnant les tensions psychologiques, Joe Sarno va accompagner l'évolution de la représentation du sexe à l’écran jusqu'à réaliser, à partir du milieu des années 1970, des films hardcore (c'est-à-dire représentant des actes sexuels non simulés).

The Bed and How to Make It ! appartient à la première période de la carrière de Sarno. Le slogan publicitaire du film, une sorte de huis clos étouffant et pervers, était celui-ci : « Le motel avait 70 lits et elle les connaissait tous ! »
Abigail Leslie is Back in Town, réalisé en 1975, correspond à un moment précis de son œuvre qui précède la réalisation de films sexuellement explicites. Le film aborde un des sujets de prédilection du cinéaste, la puissance destructrice et subversive du désir et la façon dont il perturbe le comportement d'une petite communauté provinciale, figée par l'ennui et l'absence d'horizon visible. Un certain nombre de comédiens du film (Eric Edwards, Jennifer Welles) sont devenus des vedettes de films pornographiques hardcore.

Joe Sarno a déclaré un jour: « Je me concentre sur l'orgasme féminin autant que je peux... Les femmes ont plus d'imagination que les hommes ! Je pense que le sexe est censé être marrant. » [ Jean-François Rauger ]

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Un an plus tard, au désespoir de la rédaction de Positif, la Cinémathèque rendait un nouvel hommage à Sarno.

L'année dernière la Cinémathèque française invitait le cinéaste Joseph W. Sarno, participant ainsi à la consécration d'un cinéaste passionnant qui dédia l'essentiel de sa longue filmographie au sexe, passant de l'érotisme soft des années 1960 à la pornographie des années 1970 et 1980. Caresses interdites et Bibi la dévoreuse, réalisés avant la déferlante hard, ont la particularité d'avoir été distribués en France. Ce sont des coproductions entre l'Europe et les États-Unis, qui se caractérisent comme souvent chez Sarno par une analyse sociologique de la sexualité, l'approche de sujets tabous et le choix du point de vue féminin pour évoquer le désir, la frustration et les fantasmes. Il en résulte une forme désamorcée, sérieuse et dépressive de mélodrames sexuels, dans lequel le lyrisme des passions est réprimé par un contexte moral et social et un environnement pavillonnaire petit bourgeois particulièrement aliénants. [ Olivier Père ]

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La publication d'un article de fond sur Joseph Sarno, signé Pascale Bodet et Emmanuel Levaufre, est annoncé pour le prochain numéro de Trafic. On trouvera çà et là des critiques de ses films les plus accessibles. Comme ici, sur culturopoing.com, une recension de Abigail Leslie is back in town, qu'Arte diffusa sur ses ondes avant d'en faire un dévédé (deux autres films de Sarno viennent d'ailleurs de sortir chez Arte Vidéo).

[...] Contrairement aux œuvres de Pallardy, dans Abigail Lesley Is Back in Town le charnel, loin de constituer un objet joyeux de libération, devient un pur défouloir de la monotonie existentielle, du conformisme bourgeois et de l’emprise sociale. Les pitoyables personnages d’Abigail Lesley Is Back in Town ressemblent à des animaux malheureux, à l’affût du prétexte qui les sortira de leur cage et libérera leurs pulsions. « Abigail est revenue », la nouvelle a vite fait le tour de Point Bay la petite ville typique bercée par le ragot et le préjugé collectif. Chacun évoque le retour de la scandaleuse en un mélange de fascination et de répulsion, miroir de ce qu’ils fustigent et de leurs rêves secrets, bref, un révélateur des tares cachées sous la sérénité bourgeoise. Abigail Lesley Is Back in Town constituerait l’accouplement hybride de Théorème avec le soap opera, et dont les figures imposées tiennent beaucoup plus de l’esthétique hardcore des années 1970 que d’un érotisme subtil et délicat : le visuel et l’attitude rappellent nettement plus le cinéma pornographique, tel un Gorge profonde qui aurait tronqué son cadrage en évitant les plans explicites. Mêmes thèmes, mêmes mimiques de la part d’acteurs dont certains – tels Jamie Gillis –  deviendront des figures célèbres du X américain. Les scènes s’enchaînent inlassablement dans des équations sexuelles quasi mathématiques – 1, 2, 3, 4 personnes – et un évident plaisir à envoyer valser les tabous : échangisme, partouzes, inceste, tout le monde fait indistinctement l’amour avec tout le monde… Bref rien de très folichon dans ces séquences qui nous confinent dans des intérieurs pavillonnaires miteux, éclairés par une lumière blafarde dans des dominantes orangées. [Olivier Rossignot] [ cliquer pour lire l'article en entier ]

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