Apologie pour l'insurrection algérienne (Jaime Semprun, 2001)

Quevedo a dit des Espagnols «Ils ne surent pas être des historiens, mais ils en méritèrent.» Cela est resté vrai de leur révolution de 1936 l’histoire en a été écrite par d’autres. Il est trop tôt pour écrire l’histoire de l’insurrection qui a commencé au printemps 2001 en Algérie, mais il n’est pas trop tard pour la défendre; c’est-à-dire pour s’attaquer à l’épaisse indifférence, bouffie d’inconscience historique, dont elle est en France l’objet.

Pour illustrer la grandeur et la portée de ce soulèvement, il suffira de relater les actes des insurgés et de citer leurs déclarations. Rapprochés selon leur signification la plus universelle et la plus vraie, les faits dessinent d’eux-mêmes un tableau dont se dégage une terrible moralité: la dignité, l’intelligence et le courage des insurgés algériens accablent l’abjection dans laquelle survivent les habitants des pays modernes, leur apathie, leurs mesquines inquiétudes et leurs sordides espérances.

C’est au cri de «Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts !» que pendant plusieurs semaines les jeunes émeutiers se sont battus contre les forces de police et la gendarmerie. Réduits à l’état de morts-vivants par la société algérienne, ils savaient qu’il leur fallait la détruire pour commencer de vivre. («Nous répondrons au néant par l’anéantissement de ses géniteurs», déclarait en juillet l’un d’eux.) à partir du 21 avril, principalement en Kabylie, mais aussi à partir du 10 juin à Khenchela (dans les Aurès), du 11 à Skikda (au nord de Constantine) et du 16 dans tout l’est du pays (à Oum El Bouaghi, Batna, Tébessa, Biskra, El Tarf, etc.), ils ont dressé des barricades, coupé des routes, pris d’assaut des gendarmeries et des commissariats; ils ont attaqué un siège de préfecture (à Tébessa, alors que deux ministres se trouvaient à l’intérieur), incendié ou saccagé nombre de tribunaux (aux Ouacifs le palais de justice, tout juste terminé, a été réduit en cendres), des recettes des impôts, des postes et des locaux de sociétés publiques, des sièges de partis politiques (au moins trente-deux), des banques, des bureaux de la Sécurité sociale, des parcs communaux, etc. La liste est forcément incomplète, et serait-elle complète qu’elle ne donnerait encore qu’une faible idée de l’ampleur du mouvement. Mais on voit tout de même que les insurgés avaient entrepris de nettoyer le terrain de toutes les «expressions matérielles de l’Etat». (Il fallait la civique bêtise du Monde diplomatique pour blâmer suavement les émeutiers de parachever ainsi la dégradation du «service public» et se demander si, ce faisant, «la foule des laissés-pour-compte» ne participait pas «à son propre affaiblissement».)

Quand les peuples reviennent de la soumission, rien n’est plus supporté de ce qui était jusque-là ordinaire. C’est, après tant d’autres assassinats commis impunément par les policiers et les militaires, celui d’un lycéen de Béni Douala, le 18 avril, qui a provoqué trois jours plus tard les premières émeutes. A Amizour, près de Béjaïa, la population se soulève le 22 après l’arrestation arbitraire de trois lycéens. A Khenchela, le 10 juin, un sous-officier qui parade au volant d’une «grosse cylindrée» interpelle de façon méprisante une jeune femme. Pris à partie par les jeunes du quartier accourus pour la défendre, il s’exclame: «Mais qu’est-ce qui vous prend aujourd’hui ?», et s’entend répondre: «Plus rien n’est pareil.» [... ...]

Jaime Semprun, éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, 2001.
Texte complet en librairie ou chez Non Fides (clic) que je remercie pour l'avoir mis en ligne

apologie