Il y a quelques semaines, notre ami et confrère le docteur Orloff a entrepris la tâche colossale de visionner intégralement le Cinématon. Il en chronique les fragments sur son blog, imperturbablement, au rythme presque quotidien de ses découvertes. Ses commentaires sont enthousiastes et fins, drôles et érudits. J'encourage donc les visiteurs qui l'ignoreraient encore, à le lire au plus vite. Son cabinet se trouve ici (clic). Rappelons que le mastodonte Cinématon, oeuvre-phare de Gérard Courant, est une suite de portraits muets de trois minutes vingt secondes. Le tournage, entamé le 7 février 1978, n'est pas encore achevé. Il compte à ce jour plus de 2350 portraits, soit une durée de près de 160 heures. C'est donc le deuxième plus long film de l'histoire du cinéma. Le docteur Orloff a visionné aujourd'hui les portraits 606 à 630 (1985). Je copie tel quel son compte rendu, où il évoque les épisodes de Bruxelloises chères à notre coeur.

chantal_junius
Chantal Junius, n°612

~

« Il faut parfois se montrer agile pour réaliser Cinématon et parvenir à immortaliser une (future) actrice rohmerienne. Une fois de plus, Courant devance tout le monde et filme la délicieuse Jessica Forde (n°608) avant qu’elle ait tourné son premier long-métrage. Mais la future Mirabelle des quatre aventures a pour l’occasion une drôle d’idée puisqu’elle se fait tirer le portrait... sur un toit! Tournage difficile, on le suppose ; mais qui ne l’eut suivie jusqu’en haut de l’Everest pour obtenir un si joli sourire ?

« L’étape du jour nous offre l’occasion de passer par Bruxelles, le temps de croiser une amusante critique (Geneviève Payez, n°610), qui essaie une bonne dizaine de paires de lunettes pour finir par sortir un modèle monstrueux et la "cinémaboule" Chantal Junius (n°612) qui nous gratifie d’un joli numéro. Elle entre d’abord dans un salon avec un chapeau sur la tête, un bas sur la figure, des lunettes de soleil et se met à saccager une bibliothèque. Elle renverse les livres et en déchire même certains (j’espère qu’ils avaient été préalablement choisis en amont et qu’il ne s’agissait que d’ouvrages "honteux" comme ceux de Paul Bourget ou André Glucksmann !). Puis, la brigandine met sans vergogne le feu à un livre pieux et nous laisse ainsi supposer qu’elle fréquente quelques joyeux et mécréants flibustiers ! Lorsqu’elle finit par montrer son visage, c’est avec l’indispensable livre de Bernard Thomas consacré au gentleman cambrioleur Marius Jacob qu’elle pose. Je ne vois plus qu’une alternative pour sauver l’âme de cette gente dame : se confesser et venir nous narrer ici son expérience cinématonesque !

« Le cinéaste Jacques Kébadian (n°614) est le troisième à profiter de son Cinématon pour se raser tandis que l’artiste plasticienne Michelle Auboiron (n°617) débute son portrait en se maquillant. Mais très vite, elle va se consacrer à peindre un visage (le sien ?) et à se maculer le visage de tâches de couleurs.

« L’œuvre de Gérard Courant a ceci de passionnant (entre autres) qu’elle permet aussi bien de découvrir des visages peu connus, comme celui du cinéaste Jacques Poitrenaud (n°619), auteur de quelques nanars gouleyants avec Louis de Funès (Une souris chez les hommes) ou le tandem Poiret/Serrault (Qu’est-ce qui fait courir les crocodiles ?), que des visages connus mais dans un autre contexte. Ainsi, Richard Bohringer (n°615) et Roland Blanche (n°616) prouvent qu’ils sont parfaitement maîtres de leur image et, pourtant, on sent derrière le masque une pointe d’inquiétude, un soupçon d’angoisse, certainement due au fait que Courant les a filmés juste avant leur entrée en scène.

« La fin de l’étape fut un peu moins brillante, même si l’on retrouve Patrick Poivre d’Arvor (n°621) qui réalise un "remake" de son premier Cinématon.  En effet, il nous montre une fois de plus un carton disant qu’il n’est pas intéressant de le regarder vieillir pendant 3 minutes 30 et il sort du champ en nous laissant nez à nez avec… un buste à son image ! Le résultat est plutôt réussi…


~

Payez11
Geneviève Payez, n °610