Steven Gaydos nous fait lire un bel article de Pierre Andrieux sur Road to Nowhere.
En voici quelques extraits. La version intégrale se trouve ICI.

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L'ultime tour de magie de Monte Hellman

« [...] Hellman aime ce qui résiste au sens, à l'interprétation, ce qui pose problème (d'où son goût pour les tours de magie). Au sein d'un cinéma hollywoodien qui est tout entier nourri par la dialectique riche entre mystère et sens le cinéaste pencherait plus du côté du mystère, d'un cinéma de l'opacité qui aurait tendance à perdre son spectateur là où Hollywood a toujours eu une grande tendance à favoriser les grands récits sensés, où tout s'explique et finit par rentrer dans l'ordre. C'est bien là le -- seul -- point commun du cinéaste avec Lynch (Road to Nowhere rentre il est vrai clairement en résonance avec Inland Empire) donc quand on lit partout que Road to Nowhere c'est « du Lynch » on dit stop. Road to Nowhere n'a formellement rien à voir avec le style de Lynch [...]

« Le but, la finalité semble manquer dans des films comme The Shooting (1966), Ride in the Whirlwind (1966) ou le culte Two-Lane Blacktop (1971). On erre beaucoup et on parle peu chez Hellman. Celui-ci s'amuse à étirer le temps, à faire durer les plans plus longtemps qu'ils ne devraient (c'est sa marque de fabrique) dans le but d'intriguer le spectateur: y a-t-il quelque chose d'important à voir, va-t-il se passer quelque chose? Tel ce premier et très long plan de Road to Nowhere où l'héroïne se sèche le vernis à ongles au sèche-cheveux. Chez Hellman on frôle constamment le chaos, l'absurde, c'est-à-dire l'absence de logique. Road to Nowhere ne fait évidemment pas exception, bien au contraire il est même le film dans lequel cela apparaît le plus.

« Absence de logique dans la construction narrative et l'enchaînement des séquences répondant tout de même bien à une logique: celle de l'explosion, de l'éparpillement, du dynamitage en règle du récit, des codes et des genres. Rappelez vous, avec The Shooting et Ride in the Whirlwind c'était le western (le genre mythique hollywoodien des origines) qui prenait un sacré coup derrière la tête. Il y avait bien une quête, des objectifs: retrouver le meurtrier dans The Shooting par exemple, mais on se perdait en route, on s'égarait et seul alors restaient nos personnages semblant avoir été abandonnés de la grande instance créatrice: le cinéaste. Comme s'il les avait sciemment laissés mûrir au soleil et poursuivre en vain et jusqu'à la destruction un but, une résolution connue d'eux seuls.

« Les héros hellmaniens répondent à une logique de l'impénétrabilité: que veulent-ils? que recherchent-ils? Voire simplement qui sont-ils (GTO, dans Two-Lane Blacktop est l'exemple type, lui qui à chaque fois qu'il prend un auto-stoppeur, ment à foison, invente des récits correspondant à la nature de la personne assise à coté de lui)? Ils ne semblent avoir aucun passé (et aucun futur non plus), simple surface visuelle immatérielle, dénués de profondeur et amenés à disparaître en même temps que la lumière reviendra dans la salle de projection et que le film se terminera.

« On l'aura compris c'est bien d'un manque d'épaisseur (ce n'est pas du tout péjoratif) qu'est frappé le cinéma d'Hellman. Un manque d'épaisseur totalement recherché par le cinéaste qui interroge notre croyance dans le médium, dans les récits, dans la fiction à chaque film. Quel est le pouvoir du cinéma? Lui qui n'est que projection d'images sur un écran plane, qui n'est qu'illusion, qui n'est... rien! Et pourtant on l'aime, on l'adore, on le vénère, on le respecte, il nous submerge, il nous fascine, on s'y perd. Et Hellman le premier! Son film abonde de références [...] et puis bien sûr le film lui-même est avant tout un film qui traite du cinéma, un méta-film comme on dit dans le jargon. Son héros, Mitchell Heven, veut réaliser un film, sa grande oeuvre, sa « merde hollywoodienne à lui » comme il dit. Obsédé, obstiné (comme tout les personnages hellmaniens) Heven, pour faire son film, est prêt à tout. Et à travers Mitchell Heven celui qui apparaît c'est bien sûr Monte Hellman (remarquez d'ailleurs la consonance entre les noms).

« [...] Découlant de ce que nous venons d'aborder il apparaît comme logique que Road to Nowhere emprunte au genre du film noir; jeu de double, jeu de dupe, femme fatale, complots et meurtres sont présents. Mais, tout comme pour le western, Hellman dynamite le genre en le poussant à son point d'évanescence. La propension de base à l'incompréhensibilité des intrigues dans le film noir est bien connu. [...] Le genre du film noir a donc toujours été très propice à la mise en abyme cinématographique, à une prise de conscience de soi du médium (plus récemment rappelez vous du Dahlia noir de De Palma.). Alors évidemment quand Monte Hellman s'y colle, ça fait très mal. Imaginez Le Grand Sommeil puissance mille... Hellman pousse à son maximum l'imperméabilité propre au genre, les lignes de récits se mêlent, le spectateur ne sait plus distinguer le vrai de la fiction, le présent, du passé, il n'a aucune base, aucun repère sur lequel s'appuyer pour comprendre, il y a une dispersion narrative totale. Où s'arrête la fiction, où commence la réalité?

« Peut-être justement ne s'arrête-t-elle nulle part et, parce qu'elle est sans aboutissement, ne nous mènera nulle part (d'où le titre du film)? Fin et début se mélangent dans Road to Nowhere, nous sommes peut-être lors de la dernière séquence toujours prisonnier d'un film tout comme Mitchell est lui-même prisonnier lors de cette dernière séquence. Nous n'avons peut-être jamais quitté le récit filmique dans lequel nous nous engouffrions visuellement lors du premier plan (un zoom avant qui pénètre à l'intérieur d'un écran.). Tout n'est que cinéma et Hellman s'amuse avec le spectateur, cherche à le perdre dans les méandres de l'image.

« [...] Avec Road to Nowhere Hellman livre le plus grand (osons!) méta-film de l'histoire du cinéma. On pourrait sans doute en tartiner des pages. On vous encouragera seulement à aller voir ce film (il ne passe hélas, quelle honte, que dans trois cinémas à Paris et dans vingt six en France)(*) difficile, inhabituel certes, mais d'une intelligence et d'une beauté rares et possédant une séquence de meurtre (qui est aussi une séquence de pseudo-résolution qui embrouille en fait un peu plus encore le spectateur) à couper le souffle (le grand moment de cinéma de 2011 avec le final de Black Swan selon moi). Reste aussi à espérer que nous aurons de nouveau l'occasion de voir un nouveau film de cet immense cinéaste qu'est Monte Hellman. En tout cas il ne peut plus se permettre d'attendre vingt ans (il en a 78), et tant mieux pour nous!

Pierre Andrieux

(*) Le week-end dernier, le film a reçu un accueil triomphal au festival de Nashville. Hier, à Nantes, dans une salle de cent vingt fauteuils agréablement climatisée, nous étions six spectateurs. Quatre jours seulement après la sortie. Français, encore un effort pour... [Ch.T.]

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