mystères lisbonne

« Qui veut des guerres absurdes qui laissent le monde sans trêve? Qui veut des désastres naturels que provoque le réchauffement de la planète (prévu par Camilo, au cas où vous ne le sauriez pas)? Qui veut aimer? Nous vivons, un point c’est tout, comme le dit la chanson de Los de Aragón: "Puisque nous sommes vivants, Il faut vivre." Lorsque j’ai lu pour la première fois l’adaptation de Carlos Saboga [des Mystères de Lisbonne], qui me parut excellente, je me suis laissé emporter par la narration et c’est tout. À la seconde lecture, mon attention s’est concentrée sur l’espèce de paix, de tranquillité qui enveloppait les douloureux événements que l’histoire suggérait et montrait. C’était comme parcourir un jardin.

« Joris-Karl Huysmans évoque dans son roman La Cathédrale un jardin allégorique (mais réel) dans lequel chaque plante, chaque arbre, chaque fleur représente soit des valeurs morales, soit des péchés. C’est ainsi que j’ai imaginé le film qu’il voulait faire. Comme Le Jardin de fleurs curieuses d’Antonio de Torquemada, comme le jardin d’Éden que décrivit saint Brendan quand il revint de l’au-delà, comme le jardin de L’Enfer de Dante dans lequel chaque fleur, chaque plante est un suicidé châtié.

« Linné, le père de la botanique, croyait que Dieu punissait chaque mauvaise action de châtiments dadaïstes : quelqu’un donne un coup de pied à un chat, et dix ans après il voit sa chère et tendre épouse tomber d’un balcon et mourir sous ses yeux (voir la "Némésis divine"). Pendant que je tournais Mystères de Lisbonne, j’ai souvent pensé à Linné: un jardin est un champ de bataille. Toute fleur est monstrueuse. Au ralenti, tout jardin est shakespearien. Si quelqu’un me demandait de résumer ma position par rapport à ce film, je dirais qu’elle fut celle d’un jardinier.

« Un jardinier d’amour
Arrose une rose puis s’en va.
Un autre la cueille et en profite.
Auquel des deux appartient-elle ? » (Compay Segundo)

Raoul Ruiz, in préface à Mystères de Lisbonne, Michel Lafon, 2011