[Jean-François Rauger m'envoie ce portrait post mortem de José Bénazéraf, disparu le 1er décembre dernier. Le Monde daté du 12/12 en a publié une version écourtée.]

bénazéraf

 

José Bénazéraf

Un cinéma du désir

 

Il avait été surnommé l’Antonioni de Pigalle. Derrière ce bon mot un peu facile, ce raccourci un peu trop malin, il y avait une part de vérité. N’avait-il pas incarné la rencontre de l’érotisme avec une certaine forme de modernité cinématographique ? Son histoire n’est pas seulement celle d’un certain cinéma d’exploitation français, c’est aussi l’itinéraire d’un artiste unique.

Le producteur et réalisateur José Bénazéraf est mort à Chiclana de la Frontera, près de Cadix, en Espagne le 1er décembre 2012.  Il était né à Casablanca le 8 janvier 1922 "d’un père espagnol et d’une mère portugaise, tous deux juifs, dans un milieu très bourgeois. Sept à dix serviteurs", dira-t-il dans une interview en 1997. Après des études à Alger, il tente de passer, sans succès, le concours d’entrée à Sciences-Po Paris. Il se retrouve dans la capitale en 1957 où il fait des affaires, florissantes, dans l’import-export. Par hasard, dira-t-il, il acquiert les droits d’adaptation cinématographique des Lavandières du Portugal, chansonnette à la mode des années 1950. Il produit donc le film, réalisé par Pierre Gaspard-Huit, puis La Fille de Hambourg que signera Yves Allégret en 1958, Un martien à Paris avec Darry Cowl, en 1961, L'Accident d’Edmond T. Greville, des œuvres guère inoubliables si l’on excepte le film de Greville. Il lui arrive de côtoyer, à ce moment, les jeunes et ambitieux cinéastes de la Nouvelle Vague. Il aide Chabrol à sortir Les Cousins en salles et prête sa Cadillac décapotable à Jean-Luc Godard pour une séquence d’A bout de souffle. Le 20 février 1963 sort à Paris Le Cri de la chair, le premier film réalisé par Bénazéraf (qui sera aussi connu sous le titre L’Eternité pour nous du nom du roman de G.J. Arnaud dont il est tiré. Les films du cinéaste auront d’ailleurs souvent plusieurs titres). Sur une plage déserte du Sud de la France, un homme et deux femmes, dont la pulpeuse Sylvia Sorrente, se déchirent en cinémascope noir et blanc. Soudain le cinéma français "sexy" sort des bandes grivoises des décennies précédentes pour entrer dans une nouvelle dimension. Un mélo criminel et érotique devient une exaltation vibrante du désir et du sexe par la simple mise en scène, les cadrages inouïs, la musique de Pergolèse, un sens de la durée totalement inédit. S’ensuit ensuite une série de titres qui confirmeront le talent singulier du réalisateur, Le Concerto de la peur et Cover Girls en 1964, L’Enfer dans la peau en 1965, L’Enfer sur la plage en 1966, Les Premières lueurs de l’aube en 1967. Un papier délirant d’enthousiasme (ou d’un enthousiasme délirant ?) parait dans les Cahiers du cinéma au moment de la sortie de Cover girls. En 1967, au moment où son Joe Caligula se heurte à la censure, Henri Langlois qui dirige alors la Cinémathèque française rend un hommage au cinéaste. "Son œuvre, dira-t-il, charrie des pierres et des diamants." 

Essentiellement diffusé dans les salles à double programme spécialisées de Pigalle et des Grands Boulevards, le cinéma de Bénazéraf fait figure d’exception, une exception souvent sidérante pour le spectateur de hasard venu surtout voir des starlettes déshabillées. Davantage que le récit, souvent inspiré par des thèmes mélodramatiques ou de film noir, c’est un art de la sensation pure qui s’éprouve. Les films sont comme de longs chorus de jazz (Chet Baker participe d’ailleurs à la musique de L’Enfer dans la peau) au déroulé inattendu, digressif et sinueux.

Perpétuellement en guerre contre les institutions du cinéma et la France bourgeoise de l’époque qu’il poursuit d’une vive détestation, Bénazéraf cherche à inventer un cinéma libertaire et expérimental, avec notamment son curieux Le Désirable et le Sublime, huis clos sadien se déroulant dans un château à l’intérieur duquel des écrans de la télévision diffusent les images de la campagne présidentielle de 1969. Les protagonistes y échangent des propos sentencieux entre deux scènes érotiques.

Bénazéraf prend le tournant de l’époque et d’une plus grande liberté dans la représentation filmée du sexe avec des films comme Le Sexe nu en 1973, La Soubrette perverse et Adolescence pervertie en 1974 ou Black Love ("blackxploitation" à la française d’une grande beauté abstraite), l’année d’après. Il s’engouffrera ensuite dans la voie ouverte par le cinéma pornographique hard montrant des actes sexuels non simulés, genre au sein duquel il se sent visiblement moins à l’aise et où ses films se remarqueront moins, à quelques exceptions notables près, sinon par un sens parfois intact du cadre et un goût persistant pour la citation érudite. Il réalisera, dans les années 1980, de nombreux titres destinés au circuit des salles vidéo du producteur-distributeur-exploitant Georges Combret. Dans son œuvre purement pornographique, surnage, en 1975, l’étonnant JB 1, empilement de scènes de sexe pur, dénué de tout récit, débouchant sur une forme de transe.

Jean-François Rauger