« Attendu que Jérôme Lindon et Hurst Jean-Louis ont été renvoyés devant ce Tribunal sous la prévention: le premier de provocation publique de militaires à la désobéissance, le deuxième de complicité de ce délit [...]

[...] PAR CES MOTIFS,

statuant par défaut à l'égard de Jean-Louis Hurst et contradictoirement à l'égard de Jérôme Lindon,

déclare Lindon coupable du délit de provocation publique de militaires à la désobéissance et Hurst de complicité de ce délit, et par application des articles 23-25, 42-43 de la loi du 29 juillet 1881, 59 et 60 du Code pénal,

condamne Lindon à 2.000 NF, Hurst à 2.000 NF,

les condamne aux dépens,

déclare la Société des Editions de Minuit civilement responsable de son préposé Lindon. »

Tribunal de grande instance du département de la Seine, 17e Chambre correctionnelle, Audience publique du 20 décembre 1961.

minuit provocation

Le mot de Minuit :

On se rappelle comment, en décembre 1961, l'opinion française assista à cet épisode grotesque, qu'on n’ose dire scandaleux, tant nous avons vu de scandales, mais d’une qualité particulière d’absurdité: le jugement et la condamnation de Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit, pour avoir publié Le Déserteur, roman. Jérôme Lindon vient de publier, sous le titre Provocation à la désobéissance, le compte rendu sténotypique des débats, augmenté de quelques pièces annexes, lettres et documents. L’aspect mineur du scandale est celui qui apparaît le premier: poursuivre un éditeur, sous prétexte qu’il a publié un roman contenant certains traits autobiographiques (ce qui est le cas de bien des romans !) en lui imputant les opinions d’un personnage de ce roman. Mais le véritable scandale n’est pas là: il est d’abord d’entendre des magistrats user, pour arriver à une condamnation, d’une dialectique boîteuse, de citations tronquées, d’affirmations qu’on aimerait croire sincères. "Tout le monde est d’accord contre la torture", affirment juges et procureurs. Et de condamner Lindon. […] Le côté farce prime le côté drame: les mines vertueuses des magistrats condamnant, bien sûr, comme tout le monde, la révoltante pratique de la torture, voilà qui eût tenté un moderne Daumier.

Dans les grands procès politiques de ces dernières années, celui du réseau Jeanson, celui de Georges Arnaud, celui de l’abbé Davezies, les débats prenaient l’allure d’un véritable combat politique, et la défense démontrait clairement l’inanité du prétendu "arbitrage" d’un tribunal acquis par avance, pour des raisons politiques, aux thèses de l’accusation.

Paul-Louis Thirard, Tribune socialiste, 24 février 1962

[Réédité en février 2012 par Minuit, à l'occasion du 50e anniversaire de la fin de la guerre de libération de l'Algérie.]

L'ouvrage de Maurienne [Jean-Louis Hurst], Le Déserteur, a été réimprimé en 2005 aux éditions L'Echappée.

le déserteur