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john le carré

Ils repartirent pour Sarratt à toute allure, et là, sous le ciel clair de la nuit, dans le faisceau de plusieurs lampes de poche, entouré de quelques pensionnaires de la Nursery, très pâles, il y avait Bill Haydon assis sur un banc en face du terrain de cricket baigné de lune. Il portait un pyjama à rayures sous son manteau; on aurait plutôt dit une tenue de prisonnier. Il avait les yeux ouverts et sa tête était anormalement penchée d’un côté, comme la tête d’un oiseau quand une main experte lui a brisé le cou.

On ne contestait guère ce qui s’était passé. À dix heures trente, Haydon s’était plaint à ses gardiens d’insomnie et de nausées. Il se proposait de prendre un peu l’air. Son dossier étant considéré comme fermé, personne ne songea à l’accompagner et il sortit dans l’obscurité tout seul. Un des gardiens se rappela qu’il avait dit en plaisantant qu’il « allait examiner dans quel état était le guichet ». L’autre était trop occupé à regarder la télévision pour se rappeler quoi que ce fût. Au bout d’une demi-heure, l’appréhension les gagna, alors le plus âgé des gardiens sortit pour jeter un coup d’œil pendant que son adjoint restait là au cas où Haydon reviendrait. On avait découvert Haydon là où il était assis maintenant; le gardien crut tout d’abord qu’il était tombé endormi. Se penchant sur lui, il perçut l’odeur de l’alcool – gin ou vodka pensa-t-il – et il conclut que Haydon était ivre, ce qui le surprit puisque la Nursery était officiellement au régime sec. Ce fut seulement lorsqu’il essaya de le soulever que sa tête bascula et que tout le reste de son corps suivit comme un poids mort. Après qu’il eut vomi (les traces étaient encore là près de l’arbre) le gardien le remit en place et donna l’alarme. […]

« Ainsi ce sont les Russes qui ont fait le coup, annonça le Ministre avec satisfaction, s’adressant à la forme inerte de Haydon. Pour l’empêcher de moucharder, j’imagine. Les brutes. » « Non, dit Smiley. Ils mettent un point d’honneur à ramener les leurs chez eux. » « Alors, bon sang, qui a fait ça ? »

John le Carré, La Taupe [La trilogie de Karla 1], 1971,
traduit de l’anglais par Jean Rosenthal, Robert Laffont (1974), Seuil (2012).