Ce chapitre de Lecture pour tous spécial mellotron peut être mis en toutes les mains (entre toutes les mains dignes de ce nom, dirait Allais). Mais il s'adresse particulièrement aux mousquetaires de l'équipe "Ligne du temps Electro" oeuvrant dans les coulisses de la Médiathèque, place de l'Amitié ça ne s'invente pas. Soit Benoit, David, Philippe et Pierre (et leurs multiples camarades).

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« Qu’est-ce que je sais d’autre du mellotron ? Que c’est un instrument à clavier, qui ressemblait à un de ces orgues Hammond derrière chacun de nos chanteurs en anglais. Peut-être qu’à l’époque, dans Best ou un autre journal, j’ai quand même vu sur une photo, loin d’être parfaite, à quoi ressemblait un mellotron – un court clavier de deux octaves et à gauche une suite de gros potentiomètres qui donnaient du mystère. Les synthétiseurs viendraient bientôt, le Moog, l’Oberheim, proclamant que le son est une construction, là où le mellotron se contentait de triturer l’existant.

Mellotron comme electronics melodies, avec deux L: on quittait le monde de l’électricité –  la pédale wah-wah et autres circuits déjà inventés par ce technicien de la marine anglaise, Roger Mayer, qui en fut le précurseur – pour celui d’un mot encore tout neuf: "l’électronique" susceptible de remplacer le musicien lui-même ? On savait que le mellotron était une sorte d’éléphant fragile, que même les meilleurs musiciens ne pouvaient vraiment maîtriser, un instrument lourd qui ne pouvait se transporter sur scène, réservé à l’usage studio. Alors nous aussi on s’imaginait qu’on saurait en jouer, s’il n’y avait qu’à pousser vaguement au hasard ces touches dont chacune déclenchait la boucle de huit ou dix secondes d’une bande magnétique préparée, prise à d’autres musiques recopiées – on disait échantillonnées. On pouvait disposer sous les doigts, parait-il, de cinquante ou soixante de ces boucles, qu’on pouvait mêler, superposer, ou bien, en appuyant sur toutes les touches ensemble, rejoindre dans une pâte indistincte de bruit général. Le mellotron était un instrument extrêmement cher, fabriqué à seulement quelques dizaines d’unités, et l’inclure dans un disque prouvait que vous n’étiez pas le premier venu. [...]

Alors c’est cela qui reste, à distance: que le nouveau peut s’amorcer par des monstres qui ne survivront pas à l’émerveillement induit par leur surgissement, lequel nous emporte dans un monde où déjà nous n’avons plus besoin d’eux. J’imagine la préparation des cinquante boucles de bande magnétique sur leur minuscule bobine, et celui qui les installe dans le corps obscur du mellotron, coinçant la bande dans les roues d’aluminium lisse qui la feront passer en continu devant une des cinquante têtes magnétiques alignées, et je me dis que cela ferait une magnifique machine à souvenirs: ils sont ainsi, nos souvenirs, petites boucles extraites de musiques dont nous ne savons plus rien d’autre, qui incluaient des chambres, des voix, des visages, des trajets, et – dedans – des mondes. »

François Bon, Autobiographie des objets, « le mellotron », p.189-192
Seuil, « Fiction & cie », septembre 2012

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