[pour Sophie]

« Ville des pierres, ville des murs, ville emmurée de murs et des murs dans les murs. Errent les chiens furieux, les chiens hurlants, les chiens couchants, cibles précaires des gosses. Injures crachats cailloux. Klebs renifleurs de culs. Chiens sales, sales chiens. Les tuer, les casser longuement, poursuivis, roués. Ils sont aux murs gercés, rongés poudre et lumière. Ils longent les pénombres, la rue coupée en deux par le coup de midi et lèchent leur inquiétude, des morceaux de peau crue et le frémissement de leur obscénité. Ils rôdent à la nuit quand ils se croient tranquilles, pensées égarées, échappées par mégarde, sans liens, sans suite, entées dans les viscères et que dévore la lune à la croisée des rues.

« Elle tourne dans son espace grillagé. Doucement. N’aboie pas. La chienne folle. De trop d’enfants qui l’aiment, la caressent, la torturent. De tous les coups reçus. Elle bave d’amour et elle bave de peur. On l’a enfermée là parce qu’elle chie partout. Sans retenue, sans regarder derrière, sans appétit réel, elle bouffe ses merdes chaudes. Elle a senti d’abord, elle croit que c’est ce qu’il faut. Ne rien laisser après, ne pas faire de traces. Elle ne se souvient plus qu’on la battra pour ça et qu’on criera fort. Elle ne gémira pas, elle a désappris. Ses yeux sont sans question. Couchée. »

Jacques Richard, Petit traître, Albertine, 2012