Comment je suis redevenu anticlérical,

par Shige Gonzalvez

 

« Longtemps, j’ai été anticlérical. Pendant des années, j’ai catégoriquement refusé d’entrer dans une église et quand je dis refuser, ce n’est pas une figure de style: je n’y mettais pas les pieds. J’attendais les mariés au café, les morts aussi – qui ne venaient jamais. J’ai ignoré les œuvres d’art en Italie. Je me suis moqué des bonnes sœurs et j’insultais les prêtes dans la rue.

« Sortir de ce cadre m’a pris des années. Deux ou trois rencontres m’ont fait doucement évoluer. J’ai étudié aussi un peu d’histoire de l’art à l’université, sur le tard, mais avec un grand plaisir. Or se pencher sur l’architecture du Moyen Âge sans mettre les pieds à la Sainte-Chapelle était inconcevable. J’ai même fait une tournée dans le Nord de la France à la seule fin de visiter les églises et cathédrales, j’en suis revenu émerveillé.

« Au fil du temps, je me suis ouvert à un degré inimaginable pour celles et ceux qui me connaissaient avant. J’en suis même venu à défendre la religion. Oh, pas comme croyant! je ne le suis jamais devenu, mais d’un point de vue historique, anthropologique, et parce qu’il est impossible d’expliquer beaucoup des civilisations sans entendre les croyances qui leur sont attachées. Mon séjour en Chine a été, de ce point de vue, d’une infinie et subtile richesse. Finalement, j’étais en paix avec ces voisins que j’avais si vaillamment combattus.

« En l’espace de trois ou quatre mois, cette lente maturation, cette heureuse évolution s’est entièrement effondrée. Il a fallu que vienne sur le tapis la question de l’égalité des droits entre les citoyens pour que je voie ressurgir tout ce que j’ai toujours haï chez les croyants, catholiques en tête: la connerie sans fond, l’ignorance, la peur de l’autre et de soi-même, l’homophobie, le fascisme rampant, l’intolérance, le retard en tout, cette vision du monde réduite à des paramètres d’un autre âge ou simplement centrée sur l’Occident, toute cette énorme bêtise fièrement portée sur le plastron, comme une médaille.

« Leur sens de la famille me dégoûte, leurs enfants me font vomir, leur mode de vie me donne envie de plastiquer la moitié des arrondissements de Paris.

« En quelques semaines, j’ai retrouvé tous mes réflexes anticléricaux et, l’âge aidant, j’ai même forgé de nouveaux outils de combat. Mon refus s’est fait plus radical, mon intransigeance plus définitive encore. Ma haine des catholiques a atteint d’incroyables paroxysmes, j’ai baigné des jours entiers dans l’envie de tuer le premier connard agenouillé devant le cadavre puant du Seigneur.

« Dans ce climat de violence et de délicieux délires, j’ai curieusement mené des réflexions d’une rare intensité sur les questions de la liberté de conscience, de la nécessité de s’affranchir des hiérarchies; j’ai posé des questions difficiles à des chrétiens, exigeant d’eux qu’ils se déterminent clairement vis-à-vis des positions de l’Église catholique de France – étonnamment, tous se sont défilés.

« Le 27 janvier 2013, je serai dans la rue, non pour défendre le "mariage gay", selon l’expression des gros bâtards du Monde, mais pour l’égalité des droits, la seule lutte depuis 1789 qui vaut d’être menée jusqu’à son terme, le couteau entre les dents s’il le faut, le feu près du canon si nécessaire, l’amour au cœur toujours. »

Shige Gonzalvez, 15/1/2013