Nous célébrons le trentième anniversaire de l’Anthologie de la subversion carabinée de notre cher Noël Godin. Pendant cent jours, des auteurs choisis au hasard dans le sommaire du livre sont ici proposés, avec un ou deux extraits pris au hasard dans le chapitre à chacun consacré. L’exercice est gratuit, paresseux et purement incitatif. Pour le reste, démerdez-vous. Réimprimée plusieurs fois, l’Anthologie est encore en vente libre (éditions de l’Âge d’homme), grâce à elle c’est Noël tous les matins. Achetez-la, volez-la, donnez-la ou partagez-la, mais lisez-la.

Aujourd’hui : Raymond Borde (1920-2004)

raymond borde

L’Extricable (1964)

« La pornographie commence avec la grossesse. Avant, tout est merveilleux: baiser, branler, sucer, rêver. Après tout est sale. Un ignoble cancer dévore le ventre de la femme. L’être aimé se dégrade, il s’alourdit comme une vache, suinte les eaux, fait un gosse comme on fait au pot, et il atteint les limites de l’horreur: il devient une mère.

« Je demande qu’on en finisse avec la poésie florale de la naissance. (...) Du calendrier des postes aux allocations familiales, tout exalte la maternité. Elle fait tellement partie du décor quotidien, que l’on a peine à discerner ce qui se cache d’interdits derrière ces landeaux, ces jacinthes, ces langes. Un bouquet de marmots et une femme enceinte, quel plus joli tableau dans les rues de nos villes ? Ça ne se discute pas. C’est le fruit conjugué de la morale chrétienne et du patriotisme. On touche à une croyance qui a ses rites verbaux ("Il ressemble à son père", "Les femmes et les enfants d’abord", etc.) et sa fête des mères. Athée ou poujadiste, curé ou vieux noceur, inspecteur des finances ou truand aux assises, tout le monde respecte au moins cela: la pure figure de sa maman.

« Qu’une dame aille dire qu’elle n’aime pas les gosses et vous verrez de quels regards on l’exorcisera. C’est que, dans ce labyrinthe de faux semblants, nous abordons une zone interdite, le plaisir de la femme. Ce plaisir, peu d’hommes le supportent étalé dans sa joie, libre de ses mouvements. La maternité le paye et le rachète. L’accouchement efface la faute, en changeant le râle d’amour en contractions de l’utérus. Le personnage de la maman est une synthèse dialectique des caresses troubles de la nuit et de leur négation, la meurtrissure purifiante d’où sort un lardon. »