rois écarlates

« Ses yeux étant fermés, il fut tenté de les garder ainsi et de laisser à la Mort le soin de le délivrer. Le bruissement s’approcha; l’herbe remua contre ses jambes. Il ouvrit les yeux. Sa première pensée fut que la Mort, en fin de compte, l’avait emporté et le regardait fixement. Mais s’il était prêt à croire que la Mort pouvait être un loup noir surgi des profondeurs de l’éternité, Grimes ne croyait pas que ce loup serait couvert de sang. Le chien se dressait entre ses genoux écartés et semblait plonger son regard au fond de son âme. Les yeux du chien étaient aussi noirs que la mer et deux fois plus profonds. Si Grimes avait jamais pensé que la conscience était le propre de l’homme, il abandonna aussitôt cette certitude. Dans l’eau des yeux de l’animal remuaient une tristesse et une douleur incontestables. Sa tête allongée et fine exprimait en même temps la sauvagerie et la grâce; et, étrangement, la même tristesse que ses yeux. Le chien était gigantesque – il avait la poitrine aussi large que celle de Grimes – avec une robe de longs poils mouillés. Un loup d’Alsace ou quelque croisement démoniaque de berger allemand. Sur son crâne, descendant en oblique du sommet vers l’oreille, il y avait une entaille suintante. À la base de l’entaille luisait un os à vif. »

Tim Willocks, Les rois écarlates, 1995.
Traduit de l’anglais par Élisabeth Peellaert, L’Olivier 2001.