yanne homais

Jean Yanne, le Homais de Claude Chabrol (1991)

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« Je pense comme vous, madame, que la mollesse du lit lorsqu'on y joint l'habitude de la lecture peut devenir extrêmement funeste. L'inertie musculaire qui est trop complète ne contrebalance pas l'action céphalique qui est trop violente. [...] Et de là, palpitations, dégoûts, perte de l'appétit, les digestions se font mal, l'innervation se trouble, c'est la veille qui se change en rêve, le rêve en veille, le sommeil s'il se présente est perpétuellement agité par des épistomachies autrement dit cauchemars, et bientôt arrivent les différents phénomènes de magnétisme et de somnambulisme, avec les plus tristes résultats, les plus déplorables conséquences... [...]

« Des cavernes, continuait M. Homais, des spectres, des ruines, des cimetières, des faux-monnayeurs, des clairs de lune ; que sais-je ? toutes sortes de tableaux lugubres et qui prédisposent singulièrement à la mélancolie. Puis ajoutez que ces produits fiévreux d’imaginations en délire sont entachés de néologismes, d’expressions barbares, de mots baroques, si bien qu’on est obligé de se casser la tête pour les comprendre. Car moi, je vous avoue que souvent... je ne comprends pas vos auteurs à la mode ! – et je ne dis point les petits –, non, mais les plus célèbres, ceux qui ont de la réputation, ceux qui sont au pinacle ! – et je le répète encore une fois, c’est peut-être un défaut d’esprit, je le déclare en toute humilité, enfin je-ne-les-comprends-pas ; et je ne serais pas surpris, le moins du monde, que ces inventions où le bon goût, comme la langue et les mœurs, sont si audacieusement outragés, ne finissent par révolutionner jusqu’à l’organisme lui-même. Tout cela, bien entendu, ne s’adresse nullement à Mme Bovary qui certainement est une des dames que je considère le plus, sauf peut-être un peu d’effervescence, un peu d’exaltation. »

M. Homais et la lecture, passage supprimé de Madame Bovary
[reproduit dans le tome III (1851-1862) des Œuvres complètes de Gustave Flaubert qui sort ces jours-ci chez Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », sous la direction de Claudine Gothot-Mersch]