Hommage à Henry B., qui ne le sait pas encore.

« […] Et l'on partait, nous aussi, en vacances. Pas en Provence, mais en Bretagne, la petite Bretagne, disait mon père, puisqu'il paraît, et c'est un peu vrai, que la grande c'est le Finistère. Les vacances, c'était pour mon frère, ne plus aller à l'école; pour mon père, échapper à la providence; pour moi, c'était la mer. Nous allions à Pornichet dans la Loire Inférieure. La mer, je courais après elle, elle courait après moi, tous les deux, on faisait ce qu'elle voulait. C'était comme les contes de fée: elle changeait les gens. A peine arrivés, ils n'avaient plus la même couleur, ni la même façon de parler. Ils étaient remis à neuf, on aurait dit des autres. Elle changeait aussi les choses et elle les expliquait. Avec elle, je savais l'horizon, le flux et le reflux, le crépuscule, l'aube, le vent qui se lève, le temps qui va trop vite et qui n'en finit plus. Et puis, la nuit qui tombe, le jour qui meurt et un tas de choses qui me plaisaient et que loin d'elle, très vite, j'oubliais. C'était tout petit Pornichet, un peu sauvage, mais il y avait le facteur, des pêcheurs, des marchands de cœur à la crème, et même une fois, un cirque est arrivé avec quelques pauvres animaux savants et un clown […] Comme nous allâmes jusqu'au Croisic, au bourg de Batz, et quand nous revîmes quelques jours plus tard, après nous être arrêtés ça et là, nous trouvâmes le garde champêtre, tapant sur son tambour, et annonçant qu'une famille de Parisiens, laissant la porte ouverte et leur chat affamé, avait disparu et sans doute emporté par la mer ! […] Tout près de Pornichet où nous habitions une petite maison, il y avait la Baule. Une immense plage comme le Sahara sur les images, avec, au beau milieu, un petit café-casino sur pilotis, et des méduses échouées par milliers sur le sable et qui tremblaient comme des crèmes renversées abandonnées par la mer qui les reprendrait peut-être, je le souhaite pour elles, à la prochaine marée […] Comme on revenait souvent à la nuit tombante, mon père disait que c'était tout à fait "la Fuite en Egypte" désignant sous la lune, les blanches pyramides des marais salants". [Jacques Prévert, Enfance]

lola plage