Midi-Minuit ? Fantastique !

"Certaines dates sont des repères dans l’écheveau de la vie. Moi, c’est 1962 que je n’oublierai jamais. L’année de mes 16 balais, l’année où je me suis dépucelé, l‘année où j’ai découvert le surréalisme et les situationnistes, les Gauloises sans filtre et le whisky sans glace, John Coltrane et les Shadows, Richard Matheson et Félicien Champsaur, Charles M. Schulz et Clovis Trouille, les virées à Vespa et les nuits de dérive envapées. L’année, surtout, où sortit le n°1 de Midi-Minuit Fantastique. Vous n’imaginez pas quel choc fut cette revue. Éric Losfeld, son éditeur, l’avait annoncée à son catalogue. Je l’avais illico commandée par correspondance, en payant avec des timbres-poste barbotés dans le bureau où j’étais grouillot. Pensez ! un canard avec un loup-garou étrangleur en couverture ! Rien qu’à voir ça, j’en frétillais d’excitation. J’ai poireauté pendant des mois et, un matin d’avril, le facteur m’a enfin livré l’opuscule tant convoité. Losfeld, dont la ponctualité n’était pas le fort, l’avait daté de mai-juin, histoire de prendre de l’avance sur le calendrier (par compensation, le n°2, daté de juillet-août, n’allait sortir qu’en septembre).

"L’objet était encore plus magnifique que je ne l’avais supputé. Soixante-six pages dédiées à mon genre cinématographique préféré, le fantastique, avec huit cahiers d’illustrations hors-texte. Fabuleux ! Personne, jusqu’alors, si l’on excepte un livre fondateur de Michel Laclos, Le Fantastique au cinéma, paru chez Pauvert en 1958, et avant lui un numéro spécial de Cinéma 57 dirigé par Pierre Philippe, n’avait parlé des films d’horreur autrement qu’avec condescendance, ironie ou superficialité. Mieux: MMF (comme on allait bientôt l’appeler) avait choisi de consacrer l’essentiel de sa première livraison à Terence Fisher, un cinéaste anglais dont les pires brosses à cabinet baziniennes allaient elles-mêmes finir par reconnaître le génie, mais qui était alors considéré comme un tâcheron ridicule par la quasi-totalité des critiques. Autant dire que MMF s’imposait d’emblée comme la meilleure revue de cinéma de son époque, et allait le rester pendant les huit ans et vingt-quatre numéros de son existence – même si les choses devaient un peu se gâter à partir du n°14, avec son changement de format et sa métamorphose en magazine plus ou moins chicos. Jamais les publications qui l’ont suivie, de L’Écran fantastique à Mad Movies, ne lui sont arrivées à la canine.

"Eh ben ! Jouez hauts boas, résonnez nuisettes, MMF est de retour. La collec intégrale est rééditée chez Rouge profond, en quatre tomes, sous la houlette de Michel Caen (un des fondateurs du titre avec Alain Le Bris, Jean Boullet et Jean-Claude Romer) et Nicolas Stanzick. Non pas en fac-similé mais en version commentée, illustrée de documents inédits et enrichie de bonus épatants, dont un DVD (courts-métrages, extraits d’émissions de téloche, interviews, etc.) par volume. Le premier sera en librairie vers la fin du mois. Ne le ratez pas, vous vous en mordriez la carotide.

Jean-Pierre Bouyxou