billie-holiday-mister

Billie and Mister, en 1949

~

Découvert tout à l’heure sur le site internet du Monde, cet article excitant signé Hervé Morin, du service science et médecine. Je n’en vois nulle trace dans la version papier du journal, peut-être est-il réservé aux abonnés. Excellent motif de le passer ici dans sa totalité. Beaucoup de mes amis ne donnent pas leurs sous au Monde, ce qui ne les empêche pas d’être joyeusement cynophiles. Ces grands sentimentaux produisent de l’ocytocine en quantité qu’ils partagent donc avec leurs clebs. Ils ont, faut-il le préciser, foutrement raison.

 

Entre maître et chien, une dose de chimie

Hervé Morin, Le Monde 21/4/2015

 

Le chien, de tous les animaux, est sans doute celui dont les émotions sont le plus en phase avec celles de son maître. Il est aussi celui qui est le plus apte, même encore chiot, à interpréter presque spontanément les gestes humains – alors que les grands singes, nos plus proches cousins, doivent inter­agir longuement avec nous pour acquérir cette connaissance. Des dizaines de milliers d’années d’intime cohabitation ont affermi cette relation entre les deux espèces. Mais quelle est l’essence de son ressort biologique ?

Dans une étude publiée dans Science, vendredi 17 avril, une équipe japonaise pointe le rôle de l’ocytocine, une molécule star des laboratoires, parfois surnommée hormone de l’amour, du plaisir ou de l’attachement. L’ocytocine, produite dans le cerveau, intervient en effet à des moments-clés de la vie humaine – l’accouchement et l’allaitement notamment –, alliant effets physiologiques et comportementaux. Elle serait ainsi essentielle à la formation des liens entre la mère et l’enfant. De nombreux travaux sont en cours pour tenter de l’utiliser pour réduire certaines manifestations des troubles autistiques.

Quel rapport avec Canis lupus familiaris, le meilleur ami de l’homme ? Lui aussi produit de l’ocytocine, qui semble avoir un rôle dans la régulation des interactions entre individus. En 2014, la même équipe japonaise avait ainsi montré que l’administration par spray nasal de l’hormone conduisait les chiens l’ayant sniffée à s’engager dans plus de contacts sociaux avec d’autres chiens, mais aussi avec des humains.

Cette fois, Takefumi Kikusui (université Azabu, Sagamihara, Japon) et ses collègues se sont concentrés sur l’un des liens les plus forts, mais aussi impalpables, qui puisse exister entre un chien et son maître: les regards qu’ils se portent à chacun, yeux dans les yeux. L’expérience comportait deux phases distinctes. La première a consisté à mesurer les concentrations en ocytocine dans l’urine de 30 maîtres et d’autant de chiens, avant et après qu’ils ont interagi. Les propriétaires dont l’animal avait passé le plus de temps à les regarder montraient la plus grande augmentation de cette concentration. C’était aussi le cas pour leur chien. Quand les mêmes mesures ont été effectuées sur des loups et des humains qui les avaient élevés quand ils n’étaient encore que des louveteaux, l’effet ocytocine n’est pas apparu.

Dans un second dispositif expérimental, une bouffée d’hormone projetée sur la truffe des toutous augmentait les interactions ­visuelles avec le maître, mais en plus, chez ­celui-ci, la concentration d’ocytocine augmentait – un effet d’entraînement qui n’intervenait cependant qu’avec les chiennes. Le parallèle avec une étude de 2012 conduite chez l’homme est frappant: celle-ci avait montré que l’administration de l’hormone chez les ­parents augmentait sa production chez les ­enfants, en raison d’un surcroît de tendresse exprimé par les géniteurs.

Se pourrait-il que la relation entre Homo ­sapiens et chien se nourrisse des mêmes ­mécanismes hormonaux, interagissant en parallèle à travers le simple échange de regards ? Jean-Loup Rault (université de Melbourne), qui travaille sur l’ocytocine, n’en serait pas étonné, ni que, au-delà, nombre d’animaux domestiques soient aussi pris dans cette boucle mimétique de production d’ocytocine. «Cette étude japonaise a le mérite de rassembler de nombreuses pièces du puzzle concernant le rôle de l’ocytocine chez le chien », note-t-il. L’une de ces pièces avait été récemment apportée par une de ses étudiantes, qui a montré que le spray d’ocytocine améliorait la capacité du chien à interpréter des signaux d’humains pointant vers de la nourriture – un effet qui perdurait jusqu’à quinze jours.

Au-delà de l’exemple du chien, « qui constitue un très bon modèle pour étudier l’ocytocine », note Jean-Loup Rault, le rôle de cette molécule sur les relations sociales à l’intérieur d’une espèce, ou entre espèces, mérite d’être exploré: lui-même l’étudie chez le porc dans l’espoir de faire de l’hormone un marqueur du bien-être animal en situation d’élevage.

Hervé Morin