Prenons d'assaut la quarante-troisième édition du festival de La Rochelle, qui ouvre ses portes tout à l'heure et nous occupera jusqu'à la fin de la semaine prochaine. Au programme, aussi touffu et varié que d'habitude, on relève des hommages au Français Olivier Assayas, à l'Italien Marco Bellocchio, au Chinois Hou Hsiao-hsien, aux Iraniens de la "Famille Makhmalbaf", une découverte du cinéma géorgien, la vaste section Ici et ailleurs (qui nous épargne bien des voyages à Cannes, Berlin et Venise), une rétrospective intégrale Luchino Visconti et, peut-être, un goûter avec La Cardinale, une autre de Alexander Mackendrick et -- nous sommes presque venus pour eux - une double sélection Louis Feuillade et Musidora (actrice et réalisatrice) sous les auspices conjugués de Gaumont (120 ans déjà) et du commissaire Dominique Païni (un peu moins d'âge, même s'il a lui aussi pas mal roulé sa bosse). On essaiera de rendre compte ici de nos émotions les plus fortes (c'est pour ça qu'on nous accrédite). En attendant...

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... je vous recopie l'édito de Patrick Cazals sur la grande et mystérieuse Musidora

MUSIDORA, SOLEIL ET OMBRES 

Patrick Cazals
Auteur-réalisateur, producteur

Un siècle ! Il aura fallu un siècle de cinéma, depuis sa première apparition, le 3 décembre 1915, dans le troisième épisode des Vampires de Louis Feuillade pour que Jeanne Roques–Musidora soit reconnue ici, à La Rochelle, comme une cinéaste à part entière, l’une des trois premières de l’Histoire du cinéma, avec Alice Guy et Germaine Dulac.

Il reste cependant de vrais mystères à percer pour que Musidora et ses mille talents soient évalués à une juste échelle. Si, par chance, en explorant les archives de La Cinémathèque française, on a pu débusquer le film de Raphaël Clamour Les Misères de l’aiguille (1913) dans lequel elle joue avec assurance son tout premier rôle, cinq de ses films en tant que réalisatrice et interprète - dont les trois derniers sous le béret d’époque de productrice - restent introuvables en dépit des alertes générales lancées aux cinémathèques de la planète. 

Cinq films, une bagatelle… Minne (1916), La Vagabonde (1918), La Flamme cachée (1918), Vicenta (1919), La Magique Image (1950)… De plus, les musiques composées par son père Jacques Roques pour ses trois films emblématiques : Pour Don Carlos (1920), Sol y sombra (1922), La Tierra de los toros (1924) – ont elles aussi disparu… Retrouver de tels trésors serait un atout capital pour mieux comprendre la passion dévorante de la famille Roques pour la création artistique, du somptueux paseo des années 1920 au décès de Musidora en décembre 1957. Actrice, certes ! Vamp, muse et mythe: les cinéphiles et historiens l’ont très vite adoubée et cataloguée… Mais cinéaste donc, écrivaine, poète, féministe, peintre, dramaturge, grande amoureuse et ambassadrice andalouse, amie intime de Colette et de Pierre Louÿs, égérie des surréalistes, marraine de guerre en 1914-1918 et délicate Amphitryon pour sa famille et ses amis, collaboratrice d’Henri Langlois dès les premières heures de La Cinémathèque française.

Une trame panoramique de ses mérites s’imposait pour ce Musidora, la dixième muse que j’ai eu à cœur d’écrire, jadis, et de filmer aujourd’hui car il fallait la révèler à chacun à travers les étonnants éclats de sa création et les sombres nuages de sa vie. Ce titre, décerné par le bouillant Aragon, lui sied toujours comme le gant de chevreau glacé au bras de Gilda ou le collant noir aux souris d’hôtel des ciné-romans. Qu’importe si sa silhouette semble aujourd’hui démodée ! Elle reste toujours fascinante et s’affiche avec force même si d’autres Irma Vep ont su prendre la relève et relayer le mythe. Il faut concéder à Musidora tous ses mérites, chasser l’oubli au galop et balayer les quolibets des prétendus faiseurs ou briseurs de modes. En surgissant à l’hiver 1915 sur la toile blanche, la tête dissimulée sous une cagoule dessinée par Paul Poiret, Musidora échappe au piège du produit fabriqué et se pose en ange exterminateur venu de nulle part. À toute une jeunesse, hébétée par l’horreur et l’inutilité de la guerre, elle tend un miroir, incitant chacun à la rejoindre sur les chemins de la révolte et de la liberté, au cœur de l’imaginaire. Le 27 mars 1920, les dadaïstes la mobilisent sur la scène de la Maison de l’œuvre, rue de Clichy, pour interpréter les dernières créations dada aux côtés de Breton et Soupault. En 1928, Aragon et Breton lui écrivent une fresque délirante sur fond de tranchées et de poilus s’échangeant les photos de leur marraine Musidora : Le Trésor des jésuites dans laquelle tous ses personnages sont des anagrammes de son nom, de Mad Souri au chevalier Doramusi. Au rideau final, l’actrice lance à son public cette phrase sibylline : « Avenir, avenir ! Le monde devrait finir par une belle terrasse de café. »

Femme fatale insaisissable, aux yeux noirs et immenses ouverts sur l’invisible, Musidora ne cesse de nous le répéter : la vraie vie est ailleurs. Nouvelle Circé, elle se joue des pièges de la police, se moque des règles de la morale et rend ses adversaires les plus coriaces aussi pleutres que les anciens compagnons d’Ulysse transformés en pourceaux.

Ce qui me fascine aujourd’hui encore, c’est comment, par le seul charme sulfureux de sa Magique Image (titre de son dernier film en 16mm) et pour toute une génération à la recherche d’un équilibre au milieu de la tourmente, Musidora offrait une autre revanche, une réponse rêvée aux prétentions d’une société qui voulait jouer, en se servant des vies d’autrui, à Docteur Jekyll et Mister Hyde. On en frémit d’émotion et parfois de frayeur, dans l’attente… Musidora sait toujours se glisser au cœur de l’actualité.

 

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