Des conflits durablement enlisés dans l’horreur, une diplomatie impuissante manquant de clairvoyance, des projections souvent court-termistes, une obstination libérale à poursuivre la mise à sac de nos ressources communes et vitales avec des conséquences, elles, durables, des spéculateurs qui spéculent, notre Europe divisée et encore affaiblie depuis la crise grecque, son parlement sous influence des lobbyistes sans que ses (nos?) représentants ne s’en cachent plus, des finances publiques à la peine, l’emploi en berne...

Les inquiétudes nous encerclent, les explications font défaut, les solidarités vont s’émoussant, et les opinions prospèrent à chaque ouverture de vannes médiatiques plus soucieuses des désordres, ceux-ci font leur spectacle, que de pédagogie. Plus simple en effet d’entretenir l’agitation en collant à l’actualité, d’autant que personne ne trouve à y redire, que de trouver les formes et les distances qui laissent une chance au discernement ou mieux à la pensée.

« Voilà presque cinquante ans que dans le noir, le peuple des salles obscures brûle de l’imaginaire pour réchauffer du réel » chuchote Jean-Luc Godard dans le premier volet de ses Histoire(s) du cinéma évoquant la période des crises qui conduisait l’Europe tout entière et les Etats-Unis vers la Seconde Guerre mondiale. En regardant vers l’écran, on tournerait le dos au monde ? On trouverait un moyen momentané de se soustraire à sa bruyante et inquiétante rumeur ? Oui, peut-être. Non. Le cinéaste n’en reste pas là : « maintenant celui-ci se venge et veut de vraies larmes et du vrai sang ». 

Le besoin que nous éprouvons d’être diverti ne signifie pas que le cinéma fasse oeuvre de diversion. Même les plus médiocres divertissements gardent pour horizon notre réel soit-il abordé dans de nombreux cas avec un cynisme effarant. Le cinéma français récent abonde en films où le sens et l’effet sont confondus parmi lesquels Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ? ou la Palme d’or 2015.

Au fond, la question n’est peut-être pas d’abord celle de la qualité des oeuvres mais celle du spectateur que nous souhaitons être, de l’homme que nous sommes dans le monde jusque devant les films que nous voyons. Il n’est jamais différent. Être spectateur c’est d’abord s’obliger à voir autrement, à vouloir voir autrement, qu’on soit de passage devant le film ou qu’on vienne régulièrement retrouver cette place au bord d’un pays où les autres existent aussi. Encore.

La complexité de nos environnements pousse ces questions à faire retour en nous. Elles nous guident d’un festival à l’autre, d’un film du passé vers ceux d’aujourd’hui, dans nos choix de pédagogie aussi, à réfléchir cette place que nous voulons ménager non pas au plus grand grand nombre mais à chacun. Car nous sommes certains qu’il y a dans ce pays un monde aussi vaste que le notre où nos trois continents, le cinéma, le monde et nous, entretiennent un riche dialogue.

Jérôme Baron,

Directeur artistique du Festival

 

baron 2014