STAR WARS : LA SAGA DE L'INACHEVEMENT PERPETUEL

Jean-François Rauger

 

En voyant l’excellent documentaire d’Alexandre O. Philippe The People vs. George Lucas, sorti en 2010, le spectateur peu au fait des divers avatars subis par la saga Star Wars découvrait que, parmi les raisons du ressentiment exprimé par certains admirateurs d’origine de la série, il y avait les modifications apportées, au fil des ans, par George Lucas lui-même aux titres existants.

En effet, dès 1997, profitant d’une ressortie des films pour les vingt ans de la saga accompagnée d’une restauration, le réalisateur commence à faire endurer à sa trilogie initiale (La Guerre des étoiles, L’Empire contre-attaque, Le Retour du Jedi) une série d’altérations et de modifications, aidé par les progrès de la technologie numérique. Il injecte ainsi des effets spéciaux supplémentaires, rajoute de nouvelles scènes et transforme la musique par endroits.

Cette pratique a été considérée par les premiers spectateurs de La Guerre des étoiles, sorti en 1977, comme une insupportable transformation révisionniste. Lucas avait retouché les images d’origine de la première trilogie, un peu comme ces dirigeants soviétiques staliniens qui s’évertuaient à transformer les photos en faisant disparaître les cadres politiques en disgrâce. Une deuxième vague de transformations touche cette trilogie à l’occasion de sa distribution en DVD en 2004.

La colère des fans

Pour l’édition Blu-ray, en 2011, Lucas continue de modifier les films de la première trilogie ainsi que de la préquelle (suite racontant des événements antérieurs aux trois premiers épisodes) composée de La Menace fantôme, L’Attaque des clones, La Revanche des Sith. De telles pratiques ont suscité, de manière renouvelée, la colère des fans d’origine, dépités de voir leurs objets d’amour perdre leur unité initiale, transformés au nom d’une logique marchande et idéologique. Quand bien même l’argument de George Lucas était que les progrès de la technologie lui permettaient désormais de réaliser des séquences et des effets véritablement conformes à ses souhaits d’origine, souhaits longtemps bridés, paraît-il, par une technique imparfaite.

Une des altérations les plus spectaculaires et les plus commentées est la transformation d’une scène mettant en présence le mercenaire de l’espace, Han Solo, incarné par Harrison Ford, et un extraterrestre chasseur de primes dans le premier titre de la saga. Au terme d’une confrontation verbale lourde de menaces, Han Solo abat froidement son interlocuteur mal intentionné. En rajoutant un plan, Lucas donne désormais l’impression que le héros a tué en état de légitime défense.

Cette inversion moralisatrice a déclenché la campagne " Han shot first" lancée par d’ombrageux puristes. Lucas a, lui, justifié ce changement par le fait qu’" Han Solo doit se marier avec Leia. Vous regardez le film et vous vous dites :“Est-ce qu’il doit être ce tueur de sang-froid ?”Il faut penser à la mythologie. Doit-il être un cow-boy ? Doit-il être John Wayne ? Ma réponse est oui, il doit être John Wayne. John Wayne ne tire pas le premier. Il laisse les gens tirer en premier. C’est une réalité mythologique." Décision prise au nom de la morale, donc, cette mutation a ainsi été le produit d’un calcul de marketing misant sur l’évolution du public de cinéma et projetant d’élargir celui-ci aux plus jeunes.

La trilogie initiale, et particulièrement son premier titre, La Guerre des étoiles, avait encore un pied dans le cinéma des années 1970, cultivait une ambiguïté morale et une méfiance à l’égard de tout ce qui pouvait sembler trop évident et trop manichéen. Certains commentateurs sévères ont parfois considéré que, en produisant La Guerre des étoiles, Hollywood inventait un cinéma dont toute complexité et toute véritable violence étaient bannies. Si le jugement est cruel, il semble pourtant donner au geste tardif du cinéaste une signification concrète.

Exigences du marketing

Plus largement, cette manie qu’ont eue certains réalisateurs hollywoodiens de refaire a posteriori leur film (Spielberg a lui-même retouché son E.T. en 2003) marque une mutation essentielle du cinéma. Le film n’est plus désormais une œuvre achevée, définie une fois pour toutes par le regard des premiers spectateurs – même si les prescriptions de la censure ou l’affirmation de l’existence d’un montage voulu par le réalisateur, mais contrarié par la production, pouvaient la rendre incomplète.

Rien de semblable lorsque le cinéaste lui-même transforme, au cours des ans, son propre film, le modifie, l’adapte en le mutilant ou en en prolongeant les contours. La Guerre des étoiles a ainsi définitivement inauguré une nouvelle ère, celle d’un art industriel aux limites incertaines, infiniment transformables pour obéir aux exigences du marketing, éternel work in progress s’adaptant, à perte de vue, à l’évolution des temps. La quête d’un idéal au terme duquel le cinéma ne serait plus fatalement daté, mais perpétuellement "de son époque".

Il n’est, sans doute, pas indifférent que cette nouvelle nature du film soit aussi contemporaine d’une idéologie contradictoire, celle de la restauration des films qui fantasme, elle, le retour à une pureté d’origine, à un passé mythique et intouché… Un retour obtenu, paradoxalement, avec l’aide des possibilités offertes par les nouvelles technologies.

Jean-François Rauger (Le Monde)