Top 10 bavard

bridgeofspies

1. Bridge of Spies [Le Pont des espions], Steven Spielberg (États-Unis, 2015)

Ce qui m’émeut le plus c’est la faculté du film à s’ouvrir progressivement au chaos de l’Histoire, à se laisser contaminer par lui pour enfin toujours retomber sur ses pattes. Malgré la grande sophistication du récit, Spielberg en extrait finalement une trajectoire extrêmement simple, ténue, toujours la même: un bonhomme qui veut rentrer chez lui et n’oublie pas au passage le pot de marmelade commandé par sa femme.

2. Mia Madre, Nanni Moretti (Italie, 2015)

L’idée qu’un film puisse être scandé au rythme des journées de travail, qu’il y ait un "aujourd’hui" et un "demain" si chèrement désiré. Moretti a toujours écrit ses films en octroyant une énorme place à tout ce gras qui est l’essentiel de nos journées. Il y fait entrer toute une micro-société et l’ausculte patiemment, mi-fatigué, mi-bienveillant. C’est ce qui crée ce sentiment d’hétérogénéité absolue: le film parle de mille choses, même si le titre nous indique un point de concentration. Et puis les deux derniers plans, ("À quoi tu penses, maman ?", "À demain."), qui sont ce que j’ai vu de plus vibrant et de plus beau cette année, même au bout du troisième visionnage.

la sapienza

3. La Sapienza, Eugène Green (France-Italie, 2014)

Solaire et acéré, comme le sont tous les films de Green, bougon et en même temps généreux, comme s’il fallait d’abord détruire et se plaindre pour ensuite construire et se laisser aller à la béatitude. Ici Green est tout à la fois pamphlétaire et pédagogue, en colère et lumineux, il a toujours besoin d’indiquer contre qui il fait ses films: cela peut être perçu comme maladroit ou "réac", moi je vois ça comme une hygiène.

4. Trois souvenirs de ma jeunesse, Arnaud Desplechin (France, 2015)

Il aura fallu attendre ce film pour voir Desplechin s’engouffrer dans ce qu’il a toujours cherché. Il aura fallu attendre qu’il délaisse les adultes au profit d’une bande d’adolescents pour qu’enfin il devienne stendhalien et positif comme il a toujours rêvé de l’être. La tempête fictionnelle plutôt que papa maman, les histoires qu’on se raconte plutôt que celles qui nous arrivent. La mesquinerie tombe, reste l’ampleur d’un geste qui gagne en sûreté à force d’avancer.

5. Fatima, Philippe Faucon (France, 2015)

Pour la façon dont le montage parle et aiguise chaque scène, qui en elle-même est travaillée de telle sorte qu’elle semble être l’idée, la substance d’une scène plus longue, qui aurait existé dans toute sa longueur ailleurs, chez des cinéastes moins inspirés. La précision de Faucon est ici la plus belle forme de générosité.

6. Hill of Freedom et Right Now, Wrong Then, Hong Sang-soo (Corée, 2014 et 2015)

Imperturbable et espiègle. Chaque année nous récoltons les pièces plus ou moins majeures, plus ou moins mineures, d’une œuvre qui se bâtit tranquillement, à l’ombre des films-événements. Plus HSS s’avance, plus il se déleste du superflu. HSS est avec ses films comme à bord d’une montgolfière, il reconsidère à chaque fois ce qu’il y a superflu, puis le jette par-dessus bord pour gagner en légèreté et monter, monter...

indiscreet

7. Stanley Donen

Immense découverte estivale. Je connaissais les comédies musicales avec Gene Kelly et les films avec Audrey Hepburn. Au détour de la ressortie de Indiscreet, je me suis plongée dans les plis et recoins d’une filmographie magnifique. Deep in my Heart, Give a Girl a Break, The Grass is Greener, The Pajama Game, Damn Yankees !, Seven Brides for Seven Brothers, et puis un peu plus en dessous: Bedazzled, Movie Movie. Donen est un cinéaste ingénieux qui use généreusement de tout ce qu’il a sous la main pour rassembler les personnages autant que les objets: split-screens, fondus, travail sur la couleur. Chez Donen, même quand on n’est pas dans une comédie musicale, on y est quand même. Tout participe d’un même chant du monde, d’une même harmonie mondaine; tout tend à y être intégré. Chez lui la joie est comme une apothéose de politesse et d’élégance. CLIC

8. Rétrospective John Ford à la Cinémathèque française

The Long Gray Line [Ce n’est qu’un au revoir, 1955], The Wings of Eagles [L’aigle vole au soleil, 1957], les deux plus belles découvertes de la rétrospective pour moi. Deux des quatre films qu’il a tournés avec Maureen O’Hara, qui sont toujours ses films les plus personnels, les plus tragiques, les plus pudiques et les plus inclassables aussi. On pourrait vraiment parler de man’s pictures, sur le modèle du woman’s picture. Pour moi ce sont des mélodrames puisqu’ils conjuguent la violence des événements au courage des héros qui les encaissent.

9. The Killing of Sister George [Faut-il tuer Sister George ?] et Hustle [La Cité des dangers], Robert Aldrich (États-Unis, 1968 et 1975).

Le premier tient les promesses de son synopsis complètement dingue: "Sur le petit écran, June est Sister George, religieuse infiniment vertueuse et loyale. Mais dans le privé, June est une actrice has-been, lesbienne dominatrice, toxicomane, grossière, alimentant la presse à scandale à tel point que les autorités religieuses font pression sur la chaîne pour que Sister George soit exécutée", tout ce que j’aime dans le cinéma d’Aldrich: féminin et farcesque, apocalyptique et politique. Dans un versant plus mélancolique la ressortie de La Cité des dangers est là encore la lutte entre deux mondes, deux âges du cinéma, entre la vulgarité des affects et des formes et l’extrême sophistication de son couple de vampires malades.

10. John Flynn à la Cinémathèque

J’ai pu rattraper quatre très beaux films : The Outfit [Échec à l’organisation, 1973], Rolling Thunder [Légitime Violence, 1977], Out of Justice [Justice sauvage, 1991] et Best Seller [Pacte avec un tueur, 1987]. Y règnent une placidité et une méticulosité, la pudeur de l’artisan qui n’aime pas les coups de force et préfère travailler son film comme on travaille un morceau de bois. Un exemple de sérénité et de rigueur, Flynn est évidemment un classique.

best seller