« La main qu’elle lui tendit était grasse et légère. Il la retint un instant de trop, car de cette main, ses pensées ne parvinrent pas à se détacher tout de suite. Elle était dans la sienne tel un pétale épais; les ongles pointus, comme des élytres, semblaient capables à tout instant de s’envoler avec elle dans l’invraisemblable. Ulrich avait été subjugué par l’extravagance de la main féminine, cet organe somme toute indécent qui, comme la queue des chiens, touche à tout, mais n’en est pas moins officiellement le siège de la fidélité, de la noblesse et de la tendresse. Pendant ces quelques secondes, il put constater que le cou de Diotime avait quelques bourrelets dissimulés sous la peau la plus fine; ses cheveux étaient rassemblés à la grecque au sommet de la tête, et ce chignon, qui se tenait tout droit, ressemblait, dans sa perfection, à un nid de guêpes. Ulrich se sentit aiguillonné par un sentiment d’hostilité, un désir d’irriter cette femme souriante, mais il ne pouvait pas se soustraire entièrement à sa beauté. »

Robert Musil, L’homme sans qualités, 1930, Seuil,
traduit de l’allemand (Autriche) par Philippe Jaccottet.
[Édition préparée par Jean-Pierre Cometti (1944-2016)]

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