mia madre

Mia madre, Nani Moretti (Italie, 2015)

Sans originalité aucune et parce que l’injustice de ce genre de listes étant qu’on commence fatalement par la fin, je l’ai vu la semaine dernière. Et j’ai pleuré. Comme vous, je suppose. Sans cela j’aurai sans doute trouvé le temps long puis le drame finalement complaisant. Mais on se doit à ses émotions. Je m’interroge donc. Je pleure rarement au cinéma. Je n’ai pas 62 ans comme il signore Moretti, ni 70 ans tel le Michael Haneke de Amour. Ma mère va bien. La forte probabilité de devenir bientôt grand parent de mes parents face à l’irréparable n’y suffirait pas. Plus encore, me voilà, comme tout un chacun, au chevet d’un monde mourant ou qui n’en finit pas pour reprendre l’intitulé quelque peu beckettien d’un certain blog. Le capitalisme y devient aussi improbable que le regard carnassier d’un John Turturro jouant admirablement le mauvais acteur. Mia Madre a ceci de consolant tout de même, qu’il chuchote que raconter, et raconter à plusieurs niveaux, plusieurs distances, est toujours possible ; que le cinéma n’est pas la caverne de Platon (voir plutôt ce qui reste de la télé ou Fessebouc) mais plutôt le feu dans la grotte et le brasero des petits matins de grève.

comme des lions

Comme des lions, Françoise Davisse (Belgique-France, 2015)

Autour du brasero précisément, on tombe les chemises. Face à un État déliquescent qui joue les médiateurs pour la parade et des John Turturro en chaîne ; avec un peu de ténacité, on obtient encore des conditions de licenciement pas trop humiliantes d’une major de l’automobile comme PSA Peugeot à Aulnay. Un feuilleton de deux ans tout de même, que la caverne de Platon aura modérément suivi. Le film n’échappe pas vraiment aux travers habituels de la chronique de lutte ; heroïsation d’un petit lot de délégués CGT, absence de distance avec ceux et celles dont on partage la cause, étant soi-même déléguée CGT..., etc. Mais enfin, on est dans le bas clergé. Pas sûr qu’on apprécie le film au sommet si bien nommé la Centrale. Derrière plusieurs personnages, on devine des lingots d’humanité et le film est emporté par l’indispensable innocence qu’il faut pour se lancer dans ce genre de combat. L’infantilisation du licenciement sec se retourne alors contre les prétendus « responsables » lorsque les ouvriers mouchent tel ou tel médiateur qui ne connaît pas le code du travail et qu’un ouvrier un peu ancien à qui on ne la fait plus s’écrie : « Mais enfin, vous êtes quand même l’État ! » Eh oui, c’est-à-dire plus grand-chose d’autre que de la gestion de capital saupoudrée de coups de menton.

jikoo

Jikoo, la chose espérée, Christophe Leroy et Adrien Camus (France-Sénégal, 2014)

Autre film de lutte. On est au Sénégal, à Bakadadji. Le village a été enfermé dans un parc naturel pour touristes en manque de safari. Les paysans sont désormais moins protégés que les bêtes sauvages qui en ravagent les cultures. Les subventions internationales pleuvent, engraissent des potentats. On mendie l’argent et le droit de lever une clôture autour des champs. Mais rien ne vient, que des casquettes de gardiens. Je pleure rarement au cinéma et suis devenu très mauvais spectateur de l’exotisme, ce poison du documentaire. Tout était là pour faire de l’esthétique facile. Mais les deux réalisateurs ont trouvé la distance juste. Parce qu’il rappelle Holyfield Holy War de Lech Kowalski (2014) sur la résistance à la prospection des gaz de schiste en Pologne ou Le Vent de la révolte de Alessi Del Umbria (2015) qui souffle contre les champs d’éoliennes au Mexique, Jikoo, la chose espérée appartient peut-être à une famille de films : désastres de la mondialisation et grandes prédations. Chaque œuvre pèse à sa façon ce que vaut encore le collectif face au raz-de-marée du profit. Un seul regret, le film de Christophe Leroy et Adrien Camus fait 52 minutes. Une heure moins huit minutes de publicité donc, c’est rarement la bonne durée pour un film et celui-ci méritait, me semble-t-il, d’être un peu plus long.

le repas dominical

Le Repas dominical, Céline Devaux (France, 2015)

Parmi toutes les raisons qui font qu’on commence (ou qu’on cesse) de faire des films, le coup de foudre pour l’outil, une caméra super-8, un appareil photo, un téléphone... devrait nous rappeler que l’avenir du cinéma est peut-être aujourd’hui moins entre les mains d’enseignants que d’ingénieurs de chez Sony ou Apple. Bref si les outils qu’on nous vend aujourd’hui sont parfois bien décourageants, heureusement, pour montrer l’infinie solitude des stations de RER un dimanche après-midi de retour de famille, il reste l’animation. Le repas dominical est un documentaire par d’autres moyens et ils sont grands. Au risque de faire hurler au paradoxe, je crois qu’on a ici remis la main sur une veine réaliste qui passe par Tex Avery. Enfin, on peut savoir gré à quiconque ose encore dire que les parents sont insupportables, en attendant qui le dira également des enfants.

our terrible country

Baladna alraheeb [Our Terrible Country], Mohamad Ali Atassi & Ziad Homsi (Syrie, 2014)

Toujours à la recherche d’un film qui montre la guerre syriano-irakienne, entre la myopie du territoire et la presbytie de la carte, j’ai croisé ce portrait de Yassin al-Haj Saleh lors de la dernière et riche édition du festival Filmer à tout prix. Né en 1961, étudiant en médecine arrêté pour son appartenance au PC syrien, mis en prison 16 ans, il en sort en 2000 et témoigne, écrit, fait son boulot d’intellectuel opposant. Il joue un rôle d’influence et d’organisation clandestin dans le soulèvement puis est contraint de s’exiler. C’est cet exil en 2012 que relatent les deux réalisateurs, suivant, caméra au poing, le trajet qui mène à travers le désert cet homme au sourire apparemment indestructible, de la ville de Douma en miettes – où il laisse sa femme, engagée, cheveux non couverts, dans le quotidien d’un champ de gravats assiégé –, à une Istanbul qui en paraît du coup complétement irréelle. Paradoxalement, c’est loin des ruines que survient une sorte d’effondrement intérieur. Le film dit alors le sentiment d’échec de gens qui ont participé à un soulèvement stoppé net par un agent double en son sein (Daech), une façon de relier un ailleurs et un ici, de l’impossibilité de s’épancher dans le feu de la guerre civile à l’expression de la souffrance infinie que permet l’exil.

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Pork Chop Hill [La Gloire et la Peur,] Lewis Milestone (États-Unis, 1959, 97’),
The Ox-Bow Incident [L’Étrange Incident], William A. Wellman (États-Unis, 1943,75’)

Au ciné-club pendant ce temps, de vieux classiques reprennent soudainement un étrange coup de jeune. L’un – dont le réalisateur est surtout connu pour son adaptation de A l’Est rien de nouveau, source (sous-estimée ?) des Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick – montre la guerre comme le remuement de bac à sable absurde et sanguinolent qu’elle est : celle de Corée en l’occurrence, par l’épisode véridique et final de la bataille de Pork Chop Hill. Parce qu’elle est située sur la ligne de démarcation qu’on est en train de négocier avec la Chine pour signer la paix, l’état major américain envoie ses troupes reconquérir cette colline insignifiante. Tout finit bien, c’est-à-dire on ne peut plus mal et le film appartient à l’anthologie des happy-ends les plus délibérément faux.

L’autre relate un lynchage dans la lignée de ces étranges westerns (Johnny Guitar de Nicholas Ray, Le train sifflera trois fois de Fred Zinnemann) contemporains de la ségrégation raciale et du mccartysme. Décidément, une certaine Amérique nous en remontre, lorsqu’elle ne fait pas dans le djihad simplement inverti d’un funambule du capital en 3D (The Walk de Bob Zemekis) ou la fable patriotique la moins perturbable (American Sniper de Clint Eastwood.)

pork chop hill