À l’époque du flipper. Une société au bord du « tilt ! »

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« En quelques années – disons de 1979 à 1981 –, les flippers ont disparu. Pendant un certain temps, le coin qui leur était réservé dans les bars est resté vide, triste chaussure sans pied, pareil aux sihouettes des cadavres tracées à la craie sur le sol. Et puis l’espace vacant a été occupé autrement. Aujourd’hui, les flippers ne sont plus qu’un souvenir, assez poignant, d’un passé révolu. L’adulte qui porte encore en lui cette mémoire ne peut reconnaître sa propre jeunesse parmi les nouveaux amateurs de jeux vidéo et se trouve donc privé des images capables de donner consistance à ses regrets. On ne saurait concevoir césure plus nette et plus brutale. Et lourde d’implications. En Italie, le régime capitaliste a connu deux phases distinctes, voire incommensurables. La première va de la fin de la guerre à la disparition des flippers, la seconde commence justement du jour où l’on a liquidé ces machines du petit plaisir humain. Avant d’aborder la "grande transformation" dont nous fûmes victimes, alors que nous y étions peu préparés et trop désarmés, rappelons que le flipper a eu un compagnon, et mieux encore, un frère siamois mécanique, partageant le même sort, glorieux d’abord, puis calamiteux: le juke-box. On le trouvait aussi dans les bars, les motels, les petits restaurants, mobilier inoubliable de ces (micro)espaces publics, lui aussi désormais cantonné dans des clubs spécialisés et autres mausolées glacés. Cette brusque transformation faucha d’un seul coup la machine à 45-tours et celle à cinq billes d’acier bringuebalant et tourneboulant au gré des deux traditionnels "doigts" à ressorts: disparue la bande-son de ces années en même temps que son enjeu ludique. Avec le juke-box et le flipper, ce sont des souvenirs, des usages, des coutumes qui furent mis en déroute. Et autant de vigoureuses figures sociales réduites en miettes. Projets et valeurs, dont plusieurs générations s’étaient nourries, se racornirent soudain. »

Paolo Virno, 1991

[Extrait de « All’epoca del flipper », Il Manifesto, 22/8/1991.
Traduit de l’italien par Véronique Dassas, réédité dans le recueil (22 textes de Virno)
L’Usage de la vie et autres sujets d’inquiétude, L’Éclat « Poche » n°16, 2016.]

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