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24 novembre 2016

Trois continents. Sur le programme "De l'Afrique et du Portugal"

DE L’AFRIQUE ET DU PORTULAL :

MÉMOIRES, REPRÉSENTATIONS ET DESTINS

par Aisha Rahim et Jérôme Baron, novembre 2016

 

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En 1934, en pleine affirmation de la dictature portugaise, une grande exposition coloniale était organisée à Porto. Au regard des autres empires européens, une carte y mettait en valeur la vocation du Portugal à s’étendre au-delà de son étroit rectangle en bordure de l’Atlantique. Cette représentation idéologique se légitimait des découvertes maritimes et de leur dimension mythologique, le Portugal trouvant dans l’addition de son territoire à celui de ses colonies une échelle équivalente à celle de l’Europe. En légende de cette image, on trouvait la formule suivante: « Portugal não é um país pequeno », le Portugal n’est pas un petit pays.

Hier comme aujourd’hui, les desseins européens ont été à l’œuvre d’un imaginaire impérial occidental et de fictions politiques nationales imposées à d’autres. Dans le contexte actuel de la globalisation des échanges économiques et des transformations accélérées, disparates, asynchrones qu’elle provoque jusqu’à une repolarisation des autorités géopolitiques, nous postulions en 2015, dans le cadre d’un programme autour de la Tricontinentale, qu’une des difficultés de l’Europe à réexaminer de manière pertinente sa situation avait pour origine son incapacité durable à rompre avec son hégémonie ou l’idée d’un monde faussement décolonisé. Nos œillères nous empêcheraient ainsi de vraiment relire l’histoire, d’intégrer de nouvelles perspectives imposer par la réalité elle-même. Si les cultures des pays colonisés demeurent affectées par le processus impérial jusqu’à nos jours, nous continuons à feindre au nom d’un multiculturalisme bienséant que les différences qui nous constituent aujourd’hui sont pour une bonne part le produit de cette histoire non résolue. Il y a trop peu de récits échangés, encore moins de récits partagés, co-écrits. Non, la rupture n’est pas consommée avec le passé, notre actualité ne manque pas une occasion de nous le rappeler, et notre ère poursuit sous d’autres formes d’être celle des forces inégales et inégalitaires des représentations culturelles au sein de l’ordre mondial moderne.

Cette programmation se confronte à la réalité d’un héritage complexe que les films présentés n’ont pas vocation à laisser reposer.

Le 25 avril 1974, un coup d’État dit Révolution des Œillets coordonné par le Mouvement des Forces Armées (à l’origine un mouvement corporatiste visant un an plus tôt à défendre le statut des officiers de carrière dans le cadre d’une loi limitant la promotion de certains grades dont celui de capitaine) renverse le plus ancien régime autoritaire d’Europe. Installé aux commandes du pays depuis1933, l’Estado Novo a institué un régime de parti unique (Union nationale) taillé sur mesure pour l’hégémonique António de Oliveira Salazar, l’homme fort du pays. Il sera écarté du pouvoir en 1968 à la suite d’un accident vasculaire cérébral et remplacé dans la continuité de la politique en vigueur par Marcelo Caetano. À ce moment de son histoire, le Portugal est enlisé depuis 1961 sur plusieurs fronts dans d’interminables guerres coloniales en Afrique. Le pays est en pleine récession économique et achève de précipiter une bonne partie de ses forces vives dans des conflits visant à maintenir contre toute logique l’orgueilleuse intégrité de l’empire. L’effort de guerre absorbe jusqu’à la moitié du budget de l’État et la circonscription touche 6% de la population active du pays. Durant les deux années du chaotique grand chantier révolutionnaire faisant suite à la chute du régime, le processus de décolonisation tardive est d’un seul coup accéléré. Les affrontements cessent et les dites provinces d’Outre-mer sont rendues à leur indépendance : Mozambique (juin 1975), Guinée-Bissau (1973 mais reconnue par le Portugal en septembre 1974), Cap-Vert et São Tomé-et-Principe (juillet 1975), Angola (novembre 1975). La fin des guerres coloniales et les indépendances proclamées ont également pour conséquence le retour en métropole de plus de 500 000 portugais, désignés par le terme (péjoratif) de retornados alors que le pays compte neuf millions d’habitants.

Dans un tel environnement quelle(s) assignation(s) pour le cinéma ? Le cas du cinéma portugais nous apparaîtra depuis cet événement comme une singularité dont les ramifications s’étendent, innervent durablement la création cinématographique nationale. Entamé dès les années soixante, où il affirme pour la première fois une détermination artistique, sa mue, nonobstant les particularités de sa situation dont l’isolement, est d’abord à mettre en relation avec les ambitions de renouvellement qui traversent de nombreuses cinématographies de la France au Brésil, de Cuba au Japon et à une partie de l’Europe de l’Est. Le retour progressif du doyen Manoel de Oliveira a une activité régulière, il est âgé de 55 ans au moment du tournage de l’Acte de printemps en 1963, les premiers films de Paulo Rocha, de Fernando Lopes, d’António Campos, João César Monteiro, António Reis, António-Pedro Vasconcelos, António da Cunha Telles déclinent une prédisposition du cinéma portugais à prendre à partir de cet événement sa part dans l’œuvre de rénovation culturelle dont le pays a besoin. Les « années d’Avril », pour reprendre le titre d’un ouvrage de José Matos Cruz sur le cinéma de la période post-révolutionnaire, vont ainsi se poursuivre bien au-delà et le cinéma portugais faire montre de persévérance et d’invention à travers les multiples voies qu’il propose d’interrogations sur la question nationale. La révolution fait basculer l’idée salazariste du Portugal, et la question du pays (historique, anthropologique, culturelle, subjective) s’en trouve doublement émancipée et réactivée. La vigueur artistique du cinéma portugais tient pour une bonne part à la pérennité de cette interrogation et, à travers elle, à l’existence d’une filiation libre et implicite, sans paternalisme ou dette encombrante, entre les générations successives de cinéastes et artistes portugais. Nécessairement, elle trouve à l’endroit du passé colonial et jusque dans l’exploration des rapports du Portugal d’aujourd’hui à l’Afrique (principalement) un terrain de réflexion qui s’est réactivé avec une vigueur sans précédent depuis une dizaine d’années. Nous postulerons que certaines œuvres, dont celle intermédiaire de Pedro Costa depuis Casa de Lava, pourtant indifférente à la tentation de jouer les chefs de file, ont tenu un rôle de pivot, de stimulateur. Il n’en est pas moins qu’il y a comme toujours dans le cinéma portugais autant de voix singulières au travail qu’il y a de cinéastes.

L’importance ici donnée à la situation particulière du cinéma au Portugal ne doit pas occulter, bien au contraire, l’importance du fait cinématographique dans les nations africaines rendues à leur indépendance. Il nous apparaît même pertinent, essentiel, de mettre en miroir l’examen de la conscience nationale opéré par les cinéastes portugais et l’avènement d’un rôle dévolu au cinéma en Angola et au Mozambique dans leur contexte révolutionnaire respectif. Plusieurs traits semblent caractéristiques de ces films qui nous permettront de prendre conscience des "naissances de l’image", trop vite hypothéquées par des guerres civiles fratricides, dans les jeunes républiques populaires. On peut tout d’abord préciser que les documentaires dominent en nombre et que parmi ceux-ci deux grandes orientations complémentaires et superposables peuvent être distinguées. D’un côté, à chaud, un recours au cinéma comme lieu de commémoration et de célébration. Les traumas de différents ordres comme les souvenirs amers de l’autorité coloniale sont renvoyés à l’expérience de la lutte pour l’indépendance puis à la célébration de la victoire. On répond à la nécessité de forger un récit national, et par extension une mythologie fédératrice. D’autres films relèvent, eux, d’une vocation plus ethnographique, faisant état de la diversité ethnique, des expressions culturelles et des organisations sociales hétérogènes qui peuplent les territoires. Un geste de recensement mais aussi de découvertes, d’avènement d’une image complexe et passionnée de soi-même. Ces films prolongent, participent eux-mêmes du processus de libération. Mal connues, ces cinématographies constituent pourtant un des chapitres parmi les plus importants de l’histoire des cinémas africains traversé par un des rares et ponctuels moments de convergence entre des perceptions novatrices européennes (Rouch et Godard feront le voyage au Mozambique pour apporter leur contribution – infructueuse mais marquante) ou latino-américaines (Ruy Guerra, né au Mozambique, revient du Brésil, l’Icaic cubain forme des techniciens et réalisateurs mozambicains) et le désir utopique de créer les conditions d’une expérience d’où émergerait un cinéma pédagogique, autochtone, indépendant.

Il est probable que ce programme n’existe que parce que nous vivons encore dans l’ombre ou l’inconscient de l’imaginaire colonial. Qu’il n’existe que parce qu’il y a encore tant à comprendre pour nous saisir de notre présent et construire notre avenir, à combler d’un silence parfois abyssal entre les générations. Qu’il n’existe que parce nous portons aussi la conviction que les identités relèvent de l’invention et que les structures humaines de nos sociétés européennes nous imposent de repenser ceux que nous sommes, de remonter à l’image d’un film la réalité de nos identités dans un rapport de questionnement renouvelé passant par notre histoire coloniale. Loin de prétendre à l’exhaustivité, nous avons souhaité à travers la chronologie ici dépliée adosser l’évolution d’un questionnement à l’évolution des esthétiques cinématographiques, inviter à la table des négociations des œuvres instituant un geste, un rapport personnel à une mémoire soustraite à sa dimension collective ou tenue dans des représentations politiques nationales. Ici sont prises des décisions historiques, des regards sont échangés, on filme autant qu’on pense, on forge des récits l’avenir, la liberté de mouvement fait loi.

Aisha Rahim et Jérôme Baron

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