Voir venir le pire

« Contrairement à certains proches qui proclament, plus ou moins sérieusement, "si le FN prend le pouvoir, je quitte la France", je tiendrai particulièrement à rester dans ce pays au cas où La Pen est élue. Parce que j'ai envie de voir venir le pire en le regardant en face. La même chose s'agissant de Macron ou de Fillon. Le seul cas où j'aurais peut-être envie d'errer quelques années entre l'Himalaya et la Patagonie, ce serait si Mélenchon est élu, parce que pour moi, le seuil de l'insupportable, ce sera quand même d'entendre le concert des déçus du Mélenchonisme.
Et qu'on ne me dise pas que je m'apprête à supporter le pire. La seule manière de ne pas l'accepter, ce sera d'être là pour occuper tous les espaces de résistance et de contre-attaque: qu'il s'agisse de s'en prendre à la chevénemento-pétainiste, au libéralo-pétainiste ou au télévangéliste de la banque, aucun des trois ne pourra s'appuyer sur une vaste base sociale comme c'est le cas d'Erdogan ou de Poutine. On peut parier que la fragmentation du monde connaîtra dans l'hexagone une variante intéressante. Mon parti, celui des ultra-gauches anarcho-autonomes (du communisme, pour faire court) pourrait bien trouver l'occasion et les alliances susceptibles de grossir les rangs des ingouvernables.
En revanche, au cas tout de même fort improbable, d'une victoire mélenchonienne, mes pauvres nerfs seraient sérieusement mis à l'épreuve autant par les manifestations d'enthousiasme (dansera-t-on encore à la Bastille comme en 1981? aïe, malheureux rappel qu'après 81, il y eut 83), que par le chœur des pleureuses qui devrait s'élever dans un délai relativement bref. »

[Serge Quadruppani, 14 avril, dans Les contrées magnifiques]