« Lire aussi, c’est un assez bon moyen de tuer le temps. Il y a des types qui lisent toute la journée. Des livres qu’on se refile de l’un à l’autre, des bouquins graisseux et déchiquetés. Ça a servi à tout le monde. C’est rapiécé, rapetassé, effiloché. Plein de taches de doigts et de traits de crayon. De tristes bouquins où se sont traînés Dieu sait quels rêves obscènes. Tristes comme les rues, comme les murs. Comme tout ce qui a été frotté, usé, sali par tout le monde. Comme un corps de fille où tout le monde s’est vautré. On lit n’importe quoi. Des bouquins pour apprentis et pour femmes de ménage. Celui-là ou d’autres, qu’est-ce que ça peut faire ? On ne choisit pas plus ses livres que ses compagnons de latrines. On lit pour lire. Pour s’engourdir, se défaire et se perdre. Se vider de soi. S’abandonner au sortilège monotone des signes. À la puissance des signes qui cheminent, noir sur blanc, inépuisables foules naines parmi des plaines renaissantes, interminable petite pluie noire, battement des secondes dans le vide du temps. »

[Georges Hyvernaud, La peau et les os, 1949]

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