24 novembre. Un attentat en Égypte fait 305 morts. Le journal Le Monde annonce avec photo le drame en une, mais, au-dessus, en caractères trois fois plus grands, on peut lire : « Violences sexuelles, l’onde de choc mondiale ». Tournant la page, on tombe aussitôt sur les portraits, cadrage photo d’identité, de 28 des vedettes du cinéma, de la télévision ou de la politique, accusés par des femmes de violences dont la gravité varie du viol au harcèlement, et au… « comportement déplacé ». Interprétation au goût du jour des Most Wanted Men d’Andy Warhol (1964). À la différence toutefois de ces derniers, les vingt-huit Américains les plus vilipendés ne sont pas encore des criminels avérés.
Aucun tribunal ne les a pour l’instant jugés, sinon le tribunal populaire des réseaux sociaux et de la presse, et la condamnation pour la plupart déjà exécutée: ils sont licenciés, contraints de démissionner, etc. Trois jours auparavant, Libération publiait toute une page sur le chorégraphe Daniel Dobbels. Une seule photo cette fois, mais pleine page, pour être bien sûr qu’un petit rat qui le croiserait au coin d’un bois le reconnaisse. Cinq danseuses dénonçaient sur les réseaux sociaux les « violences sexistes » (sic) de Dobbels. Elles seraient depuis revenues sur leurs accusations, mais trop tard, le couperet était tombé ; le spectacle que l’artiste s’apprêtait à présenter était annulé par le théâtre.
Ces pages venaient grossir la marée soi-disant libératrice de la parole féminine (nous ne croyons pas trop à la liberté des voix qui se confondent dans l’hallali) et qui charrie pêle-mêle aussi bien la manifestation demandant l’interdiction de la rétrospective de Roman Polanski à la Cinémathèque française (maintenue, mais obligeant à reporter celle de Jean-Claude Brisseau), que la censure d’un nu d’Egon Schiele sur une affiche ! Outre qu’on reconnaît dans cette vague d’« épuration » l’hydre du puritanisme qui toujours ressort une tête, et qu’on y renifle les remugles d’une pulsion de haine à laquelle l’humanité n’est pas près de renoncer, que retenir de ces pages, en attendant le résultat des vraies enquêtes sur les personnalités incriminées – parmi lesquelles se trouveront sans doute des responsables de violences graves, mais, pour l’heure, ce n’est pas le lieu ni à nous d’en juger (1) ?
Premier constat, un « profil » du harceleur se dessine: en grande majorité, il s’agit d’un homme blanc, hétérosexuel, démonstration que, aussi furieuse que soit la déferlante, elle est toutefois bien endiguée par le politiquement correct. Artiste, il a encore plus de chance de faire partie du tableau de chasse, tant il est vrai qu’on coupe de préférence les têtes qui dépassent.
Deuxième constat: il est loin le temps où l’exposition Présumés Innocents (Capc, 2000) était mise en accusation par une association proche de l’extrême droite. Déjà, on savait ne plus être ni de droite, ni de gauche, mais désormais, les censeurs (faut-il dire « censeuses » ?) appartiennent à des mouvements féministes qui jadis auraient été ceux qui luttaient pour plus de liberté, maintenant d’autant plus acharnés qu’ils se croient incarner l’Empire du Bien (Philippe Muray). Le plus fort, c’est que ces censeur.euse.s sont immédiatement relayé.e.s par une presse qu’on considérerait plutôt comme libérale, voire « de gauche » !
La meilleure représentante de ce nouvel ordre n’est-elle pas notre secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les hommes et les femmes, Marlène Schiappa, élue de gauche, prompte à dénoncer au CSA les blagues oiseuses des animateurs de télé, tout en étant l’auteur de livres très hard aux éditions de la Musardine ? Le moralisme hypocrite n’est plus l’apanage des « bourges réacs ».
artpress
(1) Une pétition, heureusement sans effet pour l’instant, réclamait que Dobbels soit exclu de l’Énsba, où il enseigne. Une des signataires de la pétition affirme qu’attendre le jugement d’un tribunal est inutile, la Justice n’étant pas fiable en la matière ! Belle revenante des Tricoteuses de 1793 !