« C’est ton problème, dit Suttree. Il recula et tourna les talons pour s’en aller. À ce moment-là le gamin lui sauta dessus. Suttree l’esquiva. Ils tombèrent par terre. Suttree pouvait sentir son odeur aigre de sueur. Le gamin essayait de le frapper, des coups brefs de ses gros poings. Suttree poussa son visage contre la poitrine. Peur et nausée. Le gamin cessa de frapper et tenta de le saisir à la gorge. Suttree roula sur lui-même. Ils se relevèrent. Le gamin le tenait par la veste. Suttree lui décocha un coup de poing. Ils se rapprochèrent, les pieds grattant dans le gravier, là, dans la quasi-obscurité devant le magasin abandonné. Le gamin se dégagea pour frapper et Suttree se laissa choir sur un genou et saisit le gamin derrière les mollets et d’une brusque secousse le fit tomber sur son derrière. Ensuite il courut le long de l’autoroute. Les souliers du gamin claquant derrière lui. Goût de sang dans la bouche. Mais les pas décrurent et quand Suttree regarda derrière lui il put voir au bord de la route dans le crépuscule qui s’épaississait le gamin accroupi pour reprendre haleine. Espèce de couille molle, la voix lui parvint flottant le long de l’autoroute. Suttree porta la main à son cœur, là où il tonnait, seul bruit dans le silence de ces étendues désertes. Il reprit sa marche le long de la route dans l’obscurité. »

Cormac McCarthy, Suttree, 1979, Actes Sud (1994),
traduit de l’anglais par Guillemette Belleteste et Isabelle Reinharez

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