Jacques demanda à son maître s’il n’avait pas remarqué que quelle que fût la misère des petites gens, n’ayant pas de pain pour eux, ils avaient tous des chiens ? S’il n’avait pas remarqué que ces chiens, étant tous instruits à faire des tours, à marcher à deux pattes, à danser, à rapporter, à sauter pour le roi, pour la reine, à faire le mort, cette éducation les avait rendus les plus malheureuses bêtes du monde ? D’où il conclut que tout homme voulait commander à un autre, et que l’animal se trouvant dans la société immédiatement au-dessous de la classe des derniers citoyens commandés par toutes les autres classes, ils prenaient un animal pour commander aussi à quelqu’un. « Eh bien, dit Jacques, chacun a son chien. Le ministre est le chien du roi, le premier commis est le chien du ministre, la femme est le chien du mari, ou le mari le chien de la femme. Favori est le chien de celle-ci, et Thibaud est le chien de l’homme du coin. Lorsque mon maître me fait parler lorsque je voudrais me taire, ce qui à la vérité m’arrive rarement, continua Jacques, lorsqu’il me fait taire lorsque je voudrais parler, ce qui est très difficile; lorsqu’il me demande l’histoire de mes amours et qu’il l’interrompt, que suis-je autre chose que son chien ? Les hommes faibles sont les chiens des hommes fermes. »

Denis Diderot, Jacques le fataliste (c. 1775)

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vicaire enfourché