« La crypte est petite, tout en bois, et décorée avec simplicité, rien que quelques drapeaux rouges. Le cercueil où est couché Lénine est un cercueil en verre : il est couché sur le dos, la main droite le long de sa hanche, la main gauche posée sur son ventre. Vêtu de noir, il a le visage très pâle, légèrement ranimé sur les pommettes par un soupçon de rouge : les traits blancs sont couverts de taches de rousseur, la barbe est rousse. Sur les photos, la barbe paraît noire, de même que la moustache, les sourcils, les rares cheveux autour des tempes: en réalité, Lénine a le poil roux, sur ce visage blanc plein de taches de rousseur, ce visage un peu flou, délicat, presque timide, le visage de ceux qui ont des cheveux roux. Lénine sourit. C’est un sourire ironique, qui en sait long. Son visage ne manifeste nulle rhétorique grandiloquente. [...] On ne peut pas comprendre le sens profond de la révolution russe si on n’a pas vu Lénine, vivant ou mort. Il repose désormais dans le sommeil de la mort, momie sinistre. Tout le monde sait, à Moscou, que l’embaumement de Lénine a été exécuté à la hâte et mal. La maladie dont il souffrait lui ayant gâté le sang, le cadavre se décomposa avec rapidité, et l’embaumement ne put pas être effectué à temps. Tant et si bien qu’après quelques mois d’immobilité dans son cercueil de verre, on s’aperçut que la momie se décomposait, s’effritait: friable, elle était devenue molle par endroits, humide, tout à fait pourrie. »

Curzio Malaparte, Le bal au Kremlin, 1945, Denoël (2005),
traduit de l’italien par Nino Frank

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Vladimir-Lénine

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Signalons la sortie récente d'un Cahier de l'Herne (n°123) consacré à Curzio Malaparte.
Sous la direction de Maria Pia Di Paulis, 2018, L'Herne, 340 p., 33 €.

Couv_Malaparte