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le vieux monde qui n'en finit pas
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9 avril 2019

Beauviala, inventeur, 1937-2019

[Article de Clarisse Fabre, dans Le Monde]

Jean-Pierre Beauviala, inventeur de la caméra légère dite du "chat sur l'épaule", est mort

Les modèles "Aaton" de l’ingénieur, disparu le 8 avril, ont accompagné les cinéastes Louis Malle, Jean Rouch, Peter Greenaway, Raymond Depardon, Xavier Beauvois… Il avait 81 ans.

beauviala 1972

Le chat a quitté l’épaule. Jean-Pierre Beauviala, né le 22 juillet 1937 à Arles, ingénieur et créateur des caméras légères Aaton, dont la fameuse dite du "chat sur l’épaule" en 1972, est mort lundi 8 avril à Paris, des suites d’un cancer. Depuis la création de sa société Aaton en 1971, et jusqu’à ces derniers jours où il travaillait encore sur le prototype Libellule, une miniature faite pour coller à l’œil, il inventa les dispositifs les plus audacieux, prolongeant la révolution des premières caméras légères. Les Aaton sont arrivées au début des années 1970, après les Cameflex Eclair qui se portaient déjà sur l’épaule et qu’avaient adoptées François Truffaut dans Les Quatre cents coups (1959) et Jean-Luc Godard dans A bout de souffle (1960), pour réaliser des travelling virtuoses.

L’un des innovations les plus marquantes de Beauviala fut le "marquage temps", qui consiste à inscrire le temps de prise de vue, chaque seconde, sur le bord de l’image, et à le reporter sur la piste de la bande-son. Une autre fut le "système à quartz" qui permet de contrôler la synchronisation entre le son et l’image, ou de couper le "fil" entre les deux. Pour la directrice de la photographie Caroline Champetier, proche de l’inventeur, Jean-Pierre Beauviala était « un surdoué ». « A 14 ans, il s’était fabriqué un agrandisseur optique. Jean-Pierre disait souvent: l’invention, c’est souvent savoir retourner la question », dit-elle. Comme de nombreux chefs-opérateurs, tel Eric Gautier pour Carnets de voyage (2004), de Walter Salles, Caroline Champetier a utilisé une Aaton Pénélope 35 millimètres pour tourner Des hommes et des dieux (2010), de Xavier Beauvois. « On pourrait croire que beaucoup de plans du film sont fixes. Mais ce n’est pas le cas: 40% ont été tournés à l’épaule avec la Pénélope. Je l’utilisais dans les minuscules cellules de moines, ou plutôt je la portais contre moi. On la pose sur l’épaule, elle tient quasiment toute seule. Et on est immergé dans le viseur », témoigne-t-elle. Louis Malle, Jean Rouch, Eliane de Latour, Peter Greenaway, Raymond Depardon, Xavier Beauvois… Tous ces cinéastes ont au moins tourné une fois avec une Aaton.

A l’origine, c’est l’envie de tourner un film qui déclencha le désir d’invention chez le jeune professeur à l’université de Grenoble, où il enseigna jusqu’en 1968 – il travailla aussi un temps pour la société Eclair, avant de se faire congédier. L’époque était aux villes nouvelles et Beauviala en était un ennemi juré. Passionné d’architecture et d’urbanisme, il tenait à faire un film sur une ville vivante, dans lequel il développerait son idée de "coveillance", laquelle « rend les gens attentifs les uns aux autres ». Le film ne se fit pas, mais Beauviala créa une caméra super 16 millimètres.

Le 1er mars 1971, avec les ingénieurs Jacques Lecœur, François Weurlersse, Hugues Vermeille, Jean-Pierre Beauviala fonda la société Aaton, comme le dieu égyptien avec un A supplémentaire – d’après la légende, en ajoutant un A, Beauviala était certain d’être en tête des listes alphabétiques. Pour Beauviala, le travail devait se conjuguer avec le bien-être pour être inventif. Ce n’est pas un hasard s’il a installé sa société à Grenoble, non loin des plaisirs de la montagne. En 1972, la première caméra 16 millimètres Aaton 7 vit le jour. Un modèle fut présenté à la Cinémathèque française à Paris, en 2016, lors d’une grande exposition consacrée à "La machine cinéma, de Méliès à la 3D".

Dans un entretien au Monde (le 11 octobre 2016), Jean-Pierre Beauviala expliquait les avancées de cette caméra, plus ergonomique et silencieuse. « Il faut se replonger dans l’époque, disait-il. Les autres caméras, comme la Cameflex, étaient bruyantes. Et encombrantes. J’ai proposé de rejeter la caméra à l’arrière de l’épaule. Ça paraît moins lourd et ça devient beaucoup plus discret. Vous pouvez avancer vers les gens, vous portez la caméra comme un chat sur l’épaule. J’ai aussi déplacé le viseur sur le côté: ainsi, je regarde dans le viseur mais l’autre œil peut surveiller le champ et être avec les acteurs. L’autre particularité est d’ordre politique: la Aaton pouvait contenir à l’intérieur une petite caméra vidéo. Ainsi, quand vous faisiez un documentaire à l’autre bout du monde, vous pouviez montrer les rushes. » A l’approche de 80 ans, il avait une voix incroyablement jeune, et toujours cette élégance et ce style qui le caractérisaient. Volontiers moqueur, dans ce milieu du cinéma où la concurrence était plus que rude et vertigineuse, il était capable de replonger dans ses créations les plus anciennes, défendant le moindre détail.

En 1975, Aaton créait la Paluche, petite caméra vidéo qui tient dans la main. Le modèle fut adapté au fil des années et les frères Dardenne utilisèrent le dernier cri, l’A-minima super 16 mm, pour faire leurs plans de poursuites dans Le Fils (2002). Beauviala racontait au Monde que « les idées naissaient surtout des discussions avec les chefs opérateurs et les ingénieurs du son ». Ensuite, les cinéastes s’emparaient des modèles: « Jean Rouch a porté la révolution Aaton pour réaliser ses films ethnographiques, avec sa pratique de cinéma direct, dès la fin des années 1970 – il a par ailleurs utilisé d’autres modèles de caméras, Bell & Howell, Eclair, Beaulieu. Quand il est mort au Niger, en 2004, sur ses lieux de tournage, il a été enterré sur place avec sa caméra Aaton ».

Avec Godard, cela ne fonctionna pas. En 1977, le cinéaste demanda à Beauviala de réfléchir à un modèle de caméra qui tiendrait dans le vide-poches d’une voiture. L’équipe se mit au travail et livra en 1979 un prototype sur lequel était gravé: « Jean-Luc Godard a pensé à vous. Et vous ? ». Le directeur de la photographie William Lubtchansky l’aurait testée, quelques plans auraient été tournés pour Sauve qui peut la vie (1980) mais Godard n’a pas poursuivi.

Au début des années 1990, Aaton lance une caméra 35 mm que s’approprient des réalisateurs comme Steven Spielberg, David Fincher, Ridley Scott, pour des projets nécessitant rapidité de mouvement et légèreté. Beauviala ne rejeta pas l’arrivée du numérique dans les années 2000. Son équipe fabriqua d’abord un enregistreur, le Cantar, qui devint une référence pour les preneurs de son – le Cantar troisième génération a vu le jour. Quant à l’image, Beauviala voulait trouver une solution « pour échapper à la fixité des images sur pixels » et retrouver « du mouvement ». Sa réponse fut la Pénélope numérique: sa technique du vibrionnage consistait à décaler légèrement le capteur à chaque prise d’image. Mais cette caméra rencontra des problèmes et Aaton fut mise en redressement judiciaire – rachetée en 2013, la société a été rebaptisée Aaton Digital.

Pour la cinéaste et anthropologue Eliane de Latour, le souci premier de Jean-Pierre Beauviala aura toujours été le regard du filmeur, l’artistique, même si, dans le temps, Aaton a pu tenir en partie grâce aux commandes des grosses productions. « A l’inverse des trajectoires industrielles classiques, Jean-Pierre ne part jamais d’une étude marketing de faisabilité (!) mais d’une réflexion inspirée par des enjeux artistiques, politiques, économiques, affectifs. Comme on est rock, reggae, rap, on est Aatonien”, écrit la réalisatrice de Bronx-Barbès (2000) et Little Go Girls (2015). Il n’a cessé de revenir aux petits outils, d’être taraudé par ce cinéma pour les jeunes, les désargentés, les non conformistes, les gens de terrain , comme il les appelle, qui prennent des risques ». Dans la nouvelle génération de cinéastes, qui compte des adorateurs de la pellicule, on achète encore des Pénélope de deuxième ou troisième main. Et le vieux chat remonte sur l’épaule.

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