Trois courts métrages totalement inédits, les trois premiers réalisés par Jean-Claude Brisseau et confiés à la Cinémathèque par Lisa Hérédia, compagne et collaboratrice du cinéaste. Ces trois films en 8 ou Super8 mm, tournés entre 1966 et 1968 (Brisseau a 22 ans en 1966), témoignent d’un désir intense, celui d’un jeune fou de cinéma, en ce temps-là suffisamment motivé pour se faire embaucher quelques mois dans les laboratoires Kodak afin d’avoir accès, à prix réduit, à de la pellicule. Ébauche de l’œuvre à venir, cette trilogie témoigne des brûlantes obsessions qui engageront sa vie entière de cinéaste. Tout est déjà là.

Ces films ont été sauvegardés et restaurés par la Cinémathèque française en 2020, avec la collaboration de Lisa Hérédia. Les films ont été numérisés au laboratoire Family Movie. La bande son magnétique, particulièrement fragile et dégradée, a été restaurée au Studio L.E. Diapason.

Disponible sur HENRI, samedi 13 juin, à partir de 20h30

20200614 brissea 2

L’Après-midi d’un jeune homme qui s’ennuie (1968/silencieux/33’40)

Paris, Quartier latin, mai 1968. Images de barricades. Dans sa chambre, sur son lit, un jeune homme s’adonne à des rêveries qui envahissent tout l’espace.

« Aucun domaine ne doit être interdit au cinéma. La méditation la plus dépouillée, un point de vue sur la production humaine, la psychologie, la métaphysique, les idées, les passions sont très précisément de son ressort. Mieux, nous disons que ces idées et ces visions du monde sont telles qu’aujourd’hui le cinéma seul peut en rendre compte. [...] Aujourd’hui déjà, un Descartes s’enfermerait dans sa chambre avec une caméra de 16 mm et de la pellicule et écrirait le discours de la méthode en film, car son Discours de la méthode serait tel aujourd’hui que seul le cinéma pourrait convenablement l’exprimer. » (Alexandre Astruc, « Naissance d’une nouvelle avant-garde, la caméra-stylo », L’Écran français, mars 1948)

Vingt ans après Astruc – un jeune homme de vingt-cinq ans quand il lance son manifeste destiné à accélérer l’avenir du cinéma –, un inconnu du même âge réalise pour lui-même ce programme : Jean-Claude Brisseau s’enferme dans une chambre, son « studio », avec une caméra 8 mm et écrit en film le discours de sa méthode, celle qui sera la sienne pour toute une vie de cinéaste. Il ne nie pas que le cinéma est une fenêtre sur le monde, et en se penchant justement à la sienne, il voit passer Mai 68, en couleurs, effractions de réel atténuées déjà par le silence des images. Mais le montage l’affirme et insiste, aucun réel, même aussi « chaud », ne saurait faire le poids face à l’imaginaire. Brisseau tourne le dos à la rue et à l’enregistrement de son actualité pour s’abandonner, allongé sur son lit et les yeux au plafond ou fermés, à des projections fantasmatiques, érotiques et souveraines, à des images intérieures nourries de clichés de magazine; des projections infinies, en boucle, des images désirables parce qu’elles sont des images. En 1968, avec une honnêteté bouleversante, cet amateur et quelques autres comme lui disent leur refus de passer à l’acte (le pavé dans la vitre) au nom de la primauté toute puissante de la vie de l’esprit. C’est la confession d’un jeune romantique qui, en une douloureuse extase, a fait du cinéma son absolu.

Bernard Benoliel

20200614 brissea 2c