mongrel_dog

« Dès sa naissance, [Brandy] avait été habituée à une vie sans maître dans la fange, à l’impérieuse et difficile nécessité de sustenter son pauvre corps. L’excès de nourriture et l’inaction  n’avaient pas été sans incidence sur sa nature et son comportement. Dans un processus accéléré et non maîtrisé, sa queue s’était développée deux fois plus vite que son corps, ce qui avait conféré à ses pattes, lorsque sa croissance cessa, une dimension démesurée par rapport au reste de son anatomie. Ses oreilles, qui jusqu’à la fin de sa vie demeurèrent peu flatteuses, flottaient au vent comme des feuilles. Son bassin, qui allait s’élargir avec le temps pour cause de racolage passif, offrait au début une chair triste et maigre, comparée à ses flancs rebondis. Comme du fût d’un canon, il jaillissait désormais telle une paire de joues charnues plaquées à son postérieur comme un second visage. Qui aurait pu concevoir une chose pareille ! Mais Brandy n’en faisait qu’à sa tête, faisant fi des conseils et des critiques, et laissait ses membres se développer de façon anarchique, au gré de la complicité des intimes et des récompenses usurpées encouragées par de complaisants clins d’œil. [...] Bien des chiens recherchaient les faveurs de la chienne du bon grand-père Yosef dont la réputation n’était plus à faire. Des quartiers nord de Qiriat Bialik et des zones industrielles des environs de Qiriat Ata ils accouraient tous. Brandy, âme généreuse s’il en était, ne se refusait à aucun. Par miracle, ce culte de la semence n’engendra guère de chiots ou peu du moins. Brandy avait du mal à devenir grosse. Parfois, certains mois, après le rut, un chien passait et d’un regard inquisiteur lui demandait son reste. Mais tous ces créanciers et autres gageurs à  la petite semaine ne désespéraient pas d’elle. À chacune de ses chaleurs, ils rappliquaient encore et encore. »

Amir Gutfreund, Les gens indispensables ne meurent jamais, 2000
Gallimard, « Du monde entier » (2007), traduit de l’hébreu par Katherine Werchowski