« Méfiez-vous des idées de première main ! s’écria l’un des intellectuels les plus évolués d’entre eux. Les idées de première main n’existent pas vraiment. Elles ne sont rien de plus que des impressions physiques produites par l’amour et la peur, et qui pourrait ériger une philosophie sur cette base grossière ? Faites en sorte que vos idées soient de deuxième main, et si possible de dixième main, car elles seront alors très éloignées de l’élément perturbateur: l’observation directe. N’apprenez rien de ce sujet qui est le mien: la Révolution française. Retenez plutôt ce que je pense de ce qu’Enicharmon pensait de ce qu’Urizen pensait de ce que Gutch pensait de ce que Ho-Yung pensait de ce que Chi-Bo-Sing pensait de ce que Lafcadio Hearn pensait de ce que Carlyle pensait de ce que Mirabeau disait à propos de la Révolution française. Par l’intermédiaire de ces dix grands esprits, le sang qui a été versé à Paris et les fenêtres qui ont été brisées à Versailles seront clarifiés en une idée que vous pourrez employer de la manière la plus utile dans la vie quotidienne. »

forster

[...] « La Machine nous a volé le sens de l’espace et du toucher, elle a brouillé toute relation humaine, elle a paralysé nos corps et nos volontés, et maintenant elle nous oblige à la vénérer. La Machine se développe – mais pas selon nos plans. La Machine agit – mais pas selon nos objectifs. Nous ne sommes rien de plus que des globules sanguins circulant dans ses artères. »

E.M. Forster, La machine s’arrête (1909)
L’échappée, "Le pas de côté", 2020, traduit de l’anglais par Laurie Duhamel.