18 décembre 2009
La police recrute (Indymedia Nantes)

28 novembre 2009
Lectures pour tous : Jean-Bernard Pouy

« Peu à peu, il revint près du quartier du Petit-Maroc. Sous la façade vieillotte d'une ancienne usine, sur un étal en plein vent, de jeunes pêcheurs vendaient des huitres très vertes qu'ils servaient avec un petit verre de vin blanc acide. Yorgos les trouva délicieuses. C'était une fracture dans son malheur diffus, cette fraîcheur coulant dans le palais. [...]
« Il s'enfonça dans le petit bourg de Penhoet, en bout de port, très près des Chantiers, longeant une cale vide de paquebot, avec ses plots, au fond, comme des bubons de béton. Les grosses et antiques grues étaient maintenant très proches et inaccessibles en même temps. Elles ne paraissaient même pas assez fortes pour soulever le poids qui engourdissait encore sa poitrine. Et des jardins, des sablières, et ce décor industriel et paisible à la fois, comme s'il était en construction et que les maçons étaient partis. Un navire dans l'estuaire, remontant vers Nantes. Des oiseaux, par milliers, constellant le ciel laiteux.
« Il fit en tremblant quelques croquis mais ils lui semblèrent tous ratés. Il marcha vite et longtemps, refit une nouvelle fois le tour du port et de la zone navale, reconnaissant le paysage et le découvrant comme au premier jour, c'était ça la poésie de Saint-Nazaire, rien pour attirer l'œil, mais tant d'images que l'on n'oubliera jamais. Il évoqua tous ces marins pour qui c'était le quotidien des ports. Il pensa un moment à Spilliaert, ce peintre qu'il avait découvert, un jour, en passant par Ostende. »
Extrait de Sur le quai, de Jean-Bernard Pouy, photographies de Cyrille Derouineau.
Éditions Terre de brume (« Granit noir »), Dinan, 2002.
Cadeau surprise de John & Sophie, qui l'ont trouvé chez Armor Lux à Crozon (29) et me l'ont apporté.
Gracias, amigos.

(Salut à Alluria, qui a dû découvrir Spilliaert, en passant par Ostende, en même temps que Yorgos.)
06 novembre 2009
Thierry et les polars
Thierry H. a confié aux Fondu(s) au noir de la rue Anatole Le Braz, par ailleurs éditeurs de L'Indic, l'idée qu'il se fait aujourd'hui du polar et une longue liste de ses lectures les plus roboratives dans le genre. Le tenancier de Locus Solus sait de quoi il cause et il en cause rudement bien. Deux qualités rares en cette époque troublée, qui font de lui un homme de sagesse et de bon conseil. J'ajoute que le recueil de nouvelles qu'il publie cet automne, La Nuit sans fin, sortira d'un instant à l'autre des presses montréalaises des éditions L'Oie de Cravan. Il faudra en parler ici, dès réception de l'exemplaire dûment dédicacé qu'il nous a promis.

« Je ne parlerai pas de Hammett, Chandler, Thompson, Ellroy, Malet, Manchette, etc., etc., ni même de deux de mes chouchous, Donald Westlake et Marc Behm. De deux choses l’une si vous fréquentez Fondu au noir: ou bien vous les avez lus, ou bien ils sont déjà sur vos listes. Je ne citerai guère de titres récents non plus, d’une part parce que je lis moins de polars qu’autrefois (ça va par phases, ça reviendra), et d’autre part parce que je m’approvisionne essentiellement dans les brocantes.» LA SUITE ICI [Thierry Horguelin]

Placé sur liste noire par les voyous de la bande à McCarthy, Howard Fast dut user de pseudonymes pour continuer à gagner sa croûte. Sylvia était signé E.V. Cunningham. (C'est en prison qu'il écrivit son livre le plus connu, Spartacus, éloge de la révolte et diatribe anti-impériale - dont Kirk Douglas, Stanley Kubrick et Dalton Trumbo, autre blacklisted notoire, firent le film que l'on sait.)
05 août 2009
Mauvaise troupe, Enfants perdus, Nantes

Jacques Vaché à l'hosto
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La Bibliothèque municipale de Nantes présentera à partir d’octobre une exposition consacrée aux liens particuliers entre la ville et le surréalisme. Elle donnera l’occasion de montrer au public les nombreuses acquisitions réalisées par la Bibliothèque au cours des quinze dernières années. [...]
Nantes occupe une place privilégiée dans la cartographie mentale du surréalisme. André Breton y fait la rencontre décisive de Jacques Vaché. Mais le jeu des affinités électives conjugé à la puissance d’induction du «hasard objectif» conduira également Claude Cahun, Benjamin Péret, Jacques Baron, Jacques Viot et Pierre Roy - tous originaires de cette ville - auprès de celui qui, dans Nadja, écrivait: «Nantes: peut-être avec Paris, la seule ville de France où j’ai l’impression que peut m’arriver quelque chose qui en vaut la peine (…) Nantes, d’où peuvent encore me venir des amis.» Avant même la publication de La forme d’une ville - ouvrage exclusif consacré à Nantes - Julien Gracq citait dans Lettrines 2 la dernière carte reçue d’André Breton avant sa mort qui évoquait une fois encore «Nantes, où nous sommes tout à la fois ensemble et séparément». Cette phrase, énigmatique, comme le soulignait son destinataire, venait rappeler toute la puissance d’attraction de cette cité.
En 1994, au Musée des Beaux-arts et à la Bibliothèque municipale de Nantes, simultanément, s’inaugurait une importante exposition-dossier: Le Rêve d’une ville, Nantes et le surréalisme. Cette manifestation se proposait pour la première fois d’examiner méthodiquement les différentes facettes de cette construction mythique qui avait fini par lier Nantes au mouvement d’André Breton. À la suite de l’événement, une véritable politique d’enrichissement des collections relatives au surréalisme fut mise en œuvre. L’exposition En route mauvaise troupe. Allez enfants perdus permettra de présenter une large partie de ces acquisitions récentes de la Bibliothèque municipale de Nantes. Aux œuvres issues pour une grande part de la vente André Breton et du fonds Jean Sarment se sont ajoutées diverses pièces liées à la photographe, poète et essayiste Claude Cahun, ainsi qu’à Julien Gracq, dont les archives ont été dispersées récemment. L’ensemble composé pour l’essentiel d’œuvres graphiques (divers dessins de Jacques Vaché, de Pierre Roy, de Claude Cahun, de Marcel Moore, de Jacques Viot et de Jacques Baron) de photographies, d’ouvrages rares, de manuscrits dédicacés, de revues et de correspondances inédites permet d’appréhender une histoire du surréalisme nourrie des confluences conscientes ou inconscientes qui ont magnétisé la constellation surréaliste nantaise.
Le titre même de l’exposition emprunte à celui de la revue En route, mauvaise troupe… fondée en 1913 par le groupe des Sârs ou Groupe de Nantes (Jean Sarment, Eugène Hublet, Pierre Bisserié et Jacques Vaché), une publication potachique aux accents subversifs, célébrant l’anarchie et l’antimilitarisme, qui devait en quelque sorte constituer le premier scandale pré-surréaliste. L’évocation des «enfants perdus», qui fournit aussi au poète Jacques Baron le titre éponyme d’un de ses poèmes, renvoie à l’origine du terme qui désignait «les reconnaissances» dans les armées de la guerre de Trente ans, ces volontaires de troupes légères, ces aventuriers et irréguliers qui agissaient en éclaireurs, en avant-garde dans des opérations relevant de la «petite guerre», sans jamais entrer en ligne. Guy Debord a repris cette terminologie dans le texte off du film Hurlements en faveur de Sade, où il évoque Jacques Vaché. Ce texte s’achève par ces quelques mots: «Nous vivons en enfants perdus nos aventures incomplètes.» L’idée-force de l’exposition s’articule autour de la notion d’avant-garde perçue comme un mouvement hors de l’acquis, propre à susciter cette insurrection impatiente contre la prédominance du passé, mais aussi contre ce qui se donne comme son pseudo-renouvellement. Une trame chronologique se déploie de 1914 à 1974 avec des jalons se confondant parfois avec des décennies et les thèmes forts de chacun des temps définis. Première guerre mondiale: «Le Nouveau monde». Années 20: «Le plaisir en alerte», «Le devenir joueur», «L’esprit du large» ou «Lâcher tout». Années 30: «L’insurrection contre l’histoire».
En route mauvaise troupe. Allez enfants perdus retrace cette aventure impatiente que fut le surréalisme à partir de son berceau d’origine… Nantes, en s’appuyant sur les collections nantaises complétées par des emprunts à plusieurs collections publiques et privées en France et à l’étranger. On pourra ainsi découvrir le fonds Jacques Baron de la Bibliothèque Morisset de l’Université d’Ottawa, principal partenaire de la manifestation.
Agnès Marcetteau, Patrice Allain
[Article paru le 24 juillet 2009 chez Choses Vues. La manifestation aura lieu à la Médiathèque Jacques Demy, d'octobre 2009 à février 2010. On se reparlera sûrement d'ici là.]
27 juillet 2009
Barbouillons de peinture rouge les cadavres des généraux

Barbouillé de peinture rouge: le cénotaphe du général Christophe Louis Léon Juchault de Lamoricière (Nantes 1806-Amiens 1865), dans la cathédrale de Nantes. Alain Tournaire, architecte d'Etat et conservateur de la cathédrale, qui a le mot pour rire, a déclaré (propos repris par les valets de pied du groupe Ouest-France): «Il s'agit d'un acte à caractère politique.» Puis il est allé raconter toute l'histoire à la police. Sur un des piliers du cénotaphe, on a trouvé un écriteau portant ces mots:
"Passant, n'oublie pas qu'au nom de la bourgeoisie de France, j'ai commandé le tir contre la population algérienne, puis contre les ouvriers parisiens (juin 1848).
Général de Lamoricière."
Demain, je serai à Nantes. J'essaie de rapporter des gros plans de tout ça.
~
Ci-dessous (pour la beauté du document): un daggueréotype des barricades de la rue Saint-Maur (Paris), le 25 juin 1848, avant la charge des séides de Lamoricière. Voir aussi L'Invention de Paris, Éric Hazan, 2002.

26 juillet 2009
Lectures pour tous : Michel Arbatz
« Bref, on allait bientôt franchir un nouveau degré dans l'échelle de la scatologie de combat. On apprit qu'une sauterie nocturne devait réunir le fleuron du patronat de la ville sur un bateau de plaisance qui parcourait les bords de l'Erdre. On créa la grande alliance de la paysannerie et de l'avant-garde révolutionnaire par le collectage de quelques centaines de kilos de fumier de vache soigneusement emballés dans des sacs d'engrais, chargés dans les coffres des voitures. Tout était minuté, on pensait à la prise du palais d'Hiver à Saint-Pétersbourg, pas le moindre détail laissé à l'improviste: Walter, lui encore, qui non seulement chérissait les bagnoles mais en pinçait aussi pour les motos, avait emprunté une Honda flambant neuve pour aller vérifier que toutes les grosses légumes étaient bien montées à bord. Il s'agissait de baptiser l'embarcation à la merde en cours de voyage, en balançant la purée bovine du haut d'un pont de chemin de fer qui enjambait la rivière.
« À la nuit tombée, nous avions suivi les rails depuis un petit passage à niveau en rase campagne, en ahanant sous les poids du purin, pour déboucher à quelques kilomètres de là sur le fameux pont. [...] On attendait Walter, qui devait d'une rive nous prévenir par un appel de torche convenu de l'arrivée du navire.
« Navire? Allez, navire carrément. Et nous: corsaires, la Flibuste, cornededieu! Puissants, Seigneurs couverts de belle étoffe, vous allez payer pour les corvées infligées à vos serfs! Vous allez tâter de la merde en bâton, les Jacques vous feront goûter de la soupe des gueux, voici venue l'heure de rire pour les maupiteux, les purotins, pour ceux qui gagnent la vie à reculons, les abonnés de la mistoufle, les rôtisseurs de balais, les enfants de la mouscaille, toute l'amicale des déplumés et des sans-un va vous envoyer son faire-part odorant. À nous, Guillaume Tell, Robin des Bois et Cartouche réunis! On bichait, tapis dans l'ombre des fourrés qui bordaient le ballast.
« Et de braves vaches avaient collaboré à l'événement. Encore une fois, la gent animale avait offert sa contribution d'entrailles. Elle s'en était tirée honorablement, founissant son quintal de bouses fraiches, mêlées de foin, d'une consistance qui permettait un épandage rapide et ne mettait pas de danger dans l'affaire (car il y avait bien quinze mètres du haut du pont à la rivière).
« [...] Action! Un premier groupe balança sa charge sur l'arrière et il y eut un bruit de ferraille de tambours du Bronx, toute la coque résonna. Nos propres cris de sauvages hurlant quelques slogans qui n'avaient rien à voir avec la situation se mêlaient aux cris des passagers: ils venaient, à l'avant, de recevoir un second déluge de merde. [...] Ce fut le feu de la débandade. On courait à perdre haleine vers les voitures, un bon kilomètre sur les cailloux et les traverses, avant d'embarquer vers la ville.
« Là, dans un bar du centre, la folie de rire qui nous poussait dans la gorge nous a pris comme une fleur électrique. La vie coulait heureuse, un fleuve vigoureux sous nos esquifs de bière, on exultait. Walter fut arrêté deux mois plus tard et écopa dix-huit mois fermes. Je ne me souviens plus du chef d'inculpation. »
Michel Arbatz, Le Maître de l'oubli, Le temps qu'il fait, 2008.

23 juillet 2009
Boby pour Skinny Chan
16 juillet 2009
Tract de La Meute (Nantes) : « Nous sommes revenus »
Tract diffusé lors du sacage du Lieu Unique
Nous sommes revenus
Un agrégat d'artistes et de gestionnaires prétend faire «œuvre» en déportant six fauves dans les douves du château de Nantes. Ceux qui imaginent faire «vibrer» la cité «en y intégrant du sauvage» s'apercevront très vite que ce qui reste de loup dans une civilisation qui fonde son industrie et sa culture sur la domestication et le recyclage du vivant, va tôt ou tard leur sauter à la gorge. Et cela, d'une façon qu'ils ne prévoyaient pas: en ouvrant des brèches dans le mur des prothèses, par la pratique d'un art raffiné des conséquences. Cette introduction finira très mal pour ses concepteurs, pour ceux qui croyaient en finir de la sorte avec toute insurrection.
Vous avez cru pouvoir faire un détour, mais ça vous ravage, ça vous saisit à la gorge
Car ni l'artiste, ni le gestionnaire, dans leur plénitude capricieuse, ne savent que le loup qu'ils nous livrent, le paria qu'ils ont revêtu d'une apparence de civilité, ce morceau de chair sauvage, ce carré de poil sur le sol et qui se traîne, c'est l'image exhibée de l'homme domestiqué. Une image qui est aussi le masque d'une créature lézardée, brûlée, mais jamais très loin de sortir de son enfer pour embraser cette image du monde. Tous les dispositifs à l'œuvre ne parviendront pas toujours à pacifier ce fauve partout à l'affût.
Ne croyez pas qu'on puisse ainsi brûler un rêve.
Ce fauve qui rôde au fond des douves de ce qui fut, de ce qui est redevenu une prison, nous voit défiler, nous qui croyons vivre encore alors que chaque jour nous mourrons un peu, à force de survivre. Il attend le moment, l'heure d'agir... Et nous avec lui.
Le pont-levis est relevé, mais les murailles sont fissurées.
Depuis ce Lieu Unique, au cœur de la Métropole, les agents d'une guerre contre tout ce qui vit et qui échappe voudraient démontrer que rien ne peut plus arriver.
Le mobilier a été le premier à vraiment comprendre la différence entre chien et loup.
Pourtant, des meutes rôdent et la rage court toujours.
La Meute
La Meute (Nantes) : les seize «papillons»
Texte des seize papillons:
L'introduction qui vient.
On veut des actes et pas des mots, et on aimerait qu'ils synonyment.
La chair est fade, il y a trop de livres, mais on s'approche.
Et quand on parle de nous, nous ne sommes déjà plus loin.
Une introduction (...) impose une suite, mais reste secrète, c'est déjà un commencement.
On change d'espace et soudainement le label se fait la belle, devient féroce, exige des os.
Où donc aller pour modifier un paysage de fond en comble. Ne pas seulement y déposer une simple trace.
Nous sommes revenus.
Ne croyez pas qu'on puisse ainsi brûler un rêve.
Vous avez cru pouvoir faire un détour, mais ça vous rattrape, ça vous saisit à la gorge.
On a vécu les vernissages, on veut maintenant devenir sauvages.
Nous inversons le processus, pour renommer un monde à nous. Et les rapides gagnent les estuaires.
Le pont-levis est relevé, mais les murailles sont fissurées.
Le mobilier a été le premier à vraiment comprendre la différence entre chien et loup.
A croire même que le sauvage qu'on cherche au loin, à coup de jumelles, est juste là pour oublier ce qui est en bas.
Vous pouvez toujours croire sécurisés ces doux portiques, votre protection est au final aussi dérisoire que la nôtre.
Communiqué de La Meute (Nantes)
[Suite de Nantes: attaque de loups et culture en émoi , 4 juillet]
POUR UN ART DES CONSÉQUENCES
Le 15 juin 2009, l'artiste Stéphane Thidet donnait une conférence sur son «œuvre»: six pauvres loups fermiers transplantés dans les douves du château de Nantes. Quelques personnes portant des masques de loup, sont intervenues silencieusement en lançant seize papillons signés La Meute. Sur chacun: une simple phrase. [Voir billet suivant : Les seize papillons de La Meute]
Le 18 juin, face au château, la phrase suivante à été écrite en rouge sur un mur, avec la même signature: «Le pont-levis est relevé, mais les murailles sont lézardées».
Le 27 juin, un groupe de gens «bien préparés», porteurs des mêmes masques, a attaqué et saccagé le Lieu Unique, là où le consommateur culturel vient siroter ses boissons fraiches entre deux œuvres. «Ça a été hyperviolent et impressionnant», a déclaré l'un d'eux. Boutique ravagée, bar en miettes et œuvre d'art entamée par le fer. Rien n'a été épargné. Le tout était recouvert «d'un produit visqueux noir». La police est arrivée très vite mais nous avions déjà disparu, non sans laisser un tract sur place: «Nous sommes revenus». [Voir billet : Tract de La Meute. Nous sommes revenus]
«Depuis ce Lieu Unique, au cœur de la Métropole, les agents d'une guerre contre tout ce qui vit et qui leur échappe voudraient démontrer que rien ne peut plus arriver», écrivons nous dans ce texte d'une opération dont le commentateurs s'efforcent depuis d'escamoter tout sens politique: c'est du moins l'obsession du conseillé artistique d'Estuaire Jean de Loisy, critique d'art et commissaire d'expositions. C'est aussi bien leur intérêt: effacer tout ce qui peut apparaître comme oposition véritable à leurs projets, en la noyant dans le flux des opinions acceptables parce qu'impuissantes, ou en la réduisant à l'action «stupide» de «prédateurs». On reconnaît la manœuvre classique des pouvoirs modernes: neutraliser ou dépolitiser tout ce qui les dérange.
Estuaire: c'est une biennale montée à Nantes par Jean Blaise, «l'agitateur culturel» au service du maire de la ville depuis vingt ans. Cette année, il s'agissait de mettre du sauvage dans la cité. Comme les loups fermiers. Comme ces oiseaux encagés qui «deviennent les inventeurs d'un nouveau son (...) en sautillant sur des guitares» déclare l'imbécile de Loisy qui ajoute: «Ces œuvres ouvrent une porte sur l'imaginaire, donnent une perception mythique de l'Histoire». Le même imbécile, dont la tête d'imbécile illustre les commentaires dans le journal local, aligne scolairement les poncifs: les œeuvres mettent en scène «le conflit éternel entre ordre et désordre, sauvage et domestique, naturel et artificiel». Avec lui, les artistes accumulent les mots creux, les postures et les codes qui les font se reconnaître entre eux. Dans un camp.
Dans un camp politique («droite» et «gauche» confondues). Parce qu'ils contribuent à des choix politiques, planqués derrière des arguments ludiques ou poétiques. Parce qu'ils sont chargés d'occuper les esprits, de quadriller l'espace, de préparer son aménagement rentable à grands renforts de prestations médiatiques, de financements, d'arguments publicitaires. Parce qu'en vidant le langage de tout sens, de toute conséquence, c'est le débat lui-même qu'ils rendent impossible, et nous en prenons acte. Parce que la culture «démocratisée» (un fourre-tout pour spectateur qui n'a plus rien d'une culture) est devenue le cheval de Troie de l'économie moderne. A Nantes, les machines de Royal de Luxe, les anneaux de Buren et les bars du hangar à bananes ont été froidement programmés pour attirer les Nantais de l'autre côté de la Loire, sur l'île de Nantes, dans la perspective d'aménager cette île comme la ville du XXIe siècle. Et Saint-Nazaire, cité ouvrière et peu conforme aux directives de l'économie moderne, est déjà une cible pour les aménageurs qui usent des mêmes moyens pseudo-culturels, à l'occasion d'Estuaire, pour avancer leurs billes, leurs discours, et engager leur nouvelle conquête avec la même arrogance dévastatrice.
C'est tout cela que nous avons attaqué au Lieu Unique, pour faire exister un clivage réel, parce que nous ne laisserons pas ravager sans rien faire des possibilités de vivre tout autre que celles que les aménageurs nous imposent car derrière les artistes et les aménageurs, il y a la police et les contrôles qui se multiplient. La violence de l'attaque était la seule façon de creuser une tranchée entre eux et nous, de donner corps à notre critique qui ne sera pas une critique de plus, recyclable dans n'importe quel débat pour branchés. Notre critique se nourrit de gestes, de mises en pratiques de nos mots, parce que c'est tout simplement notre vie qui n'est pas compatible avec les projets du capitalisme, sous quelque nom qu'il apparaisse. Et cette sensibilité-là est immédiatement politique.
Divers commentateurs semblent s'émouvoir de la «violence» de nos actes, et brandissent tel propos d'André Breton contre nous. Ces incultes travestissent l'histoire des meilleurs moments du dadaïsme et du surréalisme, que le saccage des impostures (en particulier artistiques) et les gifles bien administrées aux de Loisy de son temps n'effrayaient pas: Parmi tant d'autres, deux phrases d'André Breton:
«Une vérité gagnera toujours à prendre pour s'exprimer un tour outrageant.» (Les Pas Perdus), «Je sais que si j'étais fou, et depuis quelques jours interné, je profiterais d'une rémission que me laisserait mon délire pour assassiner avec froideur un de ceux, le médecin de préférence, qui me tomberait sous la main. » (Nadja)
Incultes encore, avec les écrits qu'ils sponsorisent dans un receuil de six textes intitulé La Meute et publié sous la responsabilité de Jean Blaise et du Lieu Unique. Ils n'ont pas reconnu, dans les seizes papillons lancés le 15 juin, ni dans les phrases en italique du tract, seize phrases précisément extraites de l'un des six textes titré l'introduction qui vient par Joseph Confavreux, qui officie par ailleur à France-Culture et au sein de la revue Vacarme. Ce texte, qui s'affiche comme un prolongement inoffensif de L'insurrection qui vient, se saisit pour partie du contenu et du style de ce livre qui a été spectaculairement désigné comme le style critique par excellence, et détourné à ces fins par de nombreux commentateurs. Confavreux adopte un ton menaçant, simulant le loup revenu, ou l'homme-loup prêt à ravager ce qui le conditionne. Il cite à plusieurs reprises le livre du Comité invisible et se pose en continuateur. Bien sûr, c'est du bavardage, ce recyclage instantané de la critique par la pointe avancée de la culture officielle. Ce lessivage, dans une époque ou l'on peut tout dire sans conséquence, ou pour couvrir les conséquences dont il s'agirait de cacher les causes et le processus réel, s'efforce de saturer toute critique effective en vidant de sa force une parole (comme un clonage, en remplaçant le noyau actif par une charge à blanc) pour la faire circuler comme pure forme, disponible dès lors pour nourrir les dispositifs de nos ennemis. Comme s'ils avaient voulu intégrer, de manière plus ou moins consciente, la critique au coeur de l'œuvre elle-même.
C'est pourquoi l'œuvre – ou ce qui la symbolise – devait être brisée.
Face à l'injure (car il ne s'agit plus seulement, dans le texte de Confavreux, de la domestication de ce qui reste de vivant, mais de celle de tout ce qui fonde notre langage, en puissance et directement), la seule riposte possible était de retourner la charge de l'ennemi contre lui-même: en reprenant ses propre phrases et en les chargeant de conséquences, en les concrétisant par des actes.
Les prendre au mot, et raconter notre histoire. C'est aussi ce que nous avons fait avec «l'œuvre» de l'artiste Vincent Mauger exposée au Lieu Unique: structure gigantesque en bois, enrobée de mots creux. Il invitait «le visiteur à y déambuler, à s'approprier l'espace afin d'y créer sa propre histoire». Qui l'a fait, sinon nous? De quoi se plaignent-ils, ces «créateurs» qui quadrillent le vide, quand nous donnons un peu de sens à leurs pauvres mots?
Tandis que la guerre est quotidienne dans les banlieues, contre les UTEQ (Unités Territoriales de Quartier), elle doit aussi être conduite au cœur des Métropoles, contre leur complément, pacifié en apparence: ces «industries créatives» qui constituent le secteur le plus avancé et l'argument de prédilection du capitalisme moderne. Ce secteur, qui regroupe chercheurs, étudiants, artistes, entrepreneurs, journalistes et publicitaires, exhibe une image qui se veut séduisante, dynamique, mobile, flexible, critique, autrement dit: le masque rassurant de l'Economie. Ce masque, selon nous, est aussi abject que ce qu'il cache, car il le rend possible. D'où la nécessité de le détruire, pour dévoiler l'ennemi à tous les regards. Ce que nous voyons c'est que le désastre de la civilisation réside dans le ravage de tout lieu habitable. Nous situons le point de renversement, la sortie du désert, dans l'intensité du lien que chacun parvient à établir entre ce qu'il vit et ce qu'il pense. Au centre de notre offensive, nous plaçons l'établissement et la défense de lieux, de mondes habités. Rompre une à une nos dépendances vis-à-vis de la Métropole en est une condition.
NOUS SOMMES REVENUS, ET LE RIRE S'EST FIGÉ SUR LE VISAGE DE CEUX QUI, NOUS VOYANT ARRIVER, CROYAIENT AVOIR AFFAIRE À DES ARTISTES. NOUS SOMMES REDEVENUS OFFENSIFS.
LA MEUTE
