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25 août 2025

Brunius : The Goon Show

Spike Milligan, Peter Sellers, Harry Secombe, 1951. On dit et l’on répète que The Goon Show eut une influence décisive sur le Monty Python’s Flying Circus. John Cleese, que la BBC présente comme « The Announcer », ne figure pas sur cette photo. Dommage.

***

Sur The Goon Show, par Jacques B. Brunius

« À part ces deux éphémères bouffées de soufre : Hellzapoppin et Crazy House, depuis que les Marx Brothers se sont absentés des écrans, nous n’avons pas été gâtés.

Sur les scènes de music-hall de courtes entrées burlesques ne sont tolérées qu’édulcorées de grivoiseries élimées, entre deux mornes processions nues de stakhanovistes du tour de poitrine.

Au théâtre on a vu l’admirable auteur des Chaises s’égarer, on l’espère momentanément, dans un masochisme moliéresque (L’impromptu de l’Alma ou Le Léchage de Chaises, ou Eugène ou la Soumission). Il ne reste que les Goons. Ils ne sont que trois [Spike Milligan (l’auteur), Peter Sellers, Harry Secombe, voir la photo jointe] dont la radio de Londres nous fait entendre vingt voix différentes. Ils ont déjà tout remis en question. Tout objet, rare ou banal, peut leur servir à n’importe quoi, et les mots, soumis à une insidieuse pression, changent de sens au gré des circonstances. Ce qui en d’autres mains pouvait paraître arbitraire se voit imposer par eux un caractère d’absolue nécessité dans le jeu dramatique.

Le piano sur lequel Napoléon jouait à Waterloo et qu’ils entreprennent de voler au Musée du Louvre, vogue sur la Manche comme l’as du Dr Faustroll. Pour aller plus vite on enfourche un mur qui démarre dans une pétarade d’enfer. Ce même mur nu devient chèque en blanc que l’on remplit de briques, d’où la nécessité d’avoir un compte de briques en banque. La monnaie d’ailleurs est réduite à des signes de plus en plus éloignés de la chose signifiée: le système fiduciaire goon repose sur l’échange de photographies de billets de banque ou de chèques, et d’enregistrements faisant entendre le versement d’un million de livres sterling en pennies. Les goons ne fument ni pipe ni cigarettes, mais des gorilles ou des portraits de la Reine Victoria. Pour assécher un lac au fond duquel se trouve un trésor (probablement des photos de pistoles) ils le font boire verre par verre, puis avec une pompe, à un imbécile, en lui vantant les vertus curatives de cette eau. L’un des personnages, nommé Bluebottle, est d’ailleurs assez petit pour être aspiré par la pompe et se rendre directement du lac à la salle de bains. Tout ceci avec un naturel et un réalisme parfaits, il va sans dire.

Si l’on frappe à la porte, avec le même naturel, ils répondent au téléphone. Un valet de chambre annonce: « Il y a une pyramide dans l’entrée qui désire parler à Monsieur. Elle arrive d’Égypte. »

Rien d’arbitraire à cela. L’intrigue exige l’inéluctable visite de cette pyramide. Si j’avais le temps de vous raconter, vous n’auriez pas à me croire sur parole.

L’auditeur, au début rétif et dérouté, s’est laissé entraîner au bout de quelques mois d’insistance, sur ce terrain dérapant en cet univers mercuriel, s’est abandonné à la délectable intoxication du délire communicatif qui anime les trois compères.

Leur succès et leur vogue, fait rare qu’il s’agit de saluer, loin de les inciter au compromis, semble les encourager à pousser l’exploration de plus en plus loin, à augmenter la dose de drogue et son pouvoir de dérèglement.

Le jeu de mot ne les intéresse pas en soi (ils se payent le luxe d’en dénoncer au passage la médiocrité) mais en fonction de ses conséquences, de préférence les plus extrêmes. Ils mesurent l’efficacité du calembour à sa valeur stimulante, à son potentiel d’aventure.

Chacune de leurs aventures d’une demi-heure est une Quête de quelque Graal incongru: l’Escritoire, ou le Grand Pudding de Noël International dont une partie, retournée à l’état sauvage, pousse des rugissements effroyables, ou encore la peinture de chevalet de Toulouse-Lautrec qui naturellement représente un chevalet et vaut une fortune, moins cependant que le modèle, le chevalet original lui- même, transformé en margotins.

Ces aventures peuvent les mener n’importe où, à l’intérieur d’une boîte à lettre, ou en Chine, aux prises avec « le diabolique général nationaliste Touch-Mon-Chek», dans la jungle ou dans le Sahara. Ce bruit qui les empêche de dormir dans le désert, c’est le voisin qui se déchausse dans la tente au-dessus. Généralement le héros Ned Seegoon déjoue les machinations du redoutable gredin Gridpipe Thinne et de son complice le Comte Frédéric Moriarty, en dépit des maladresses du très délicieux idiot Eccles, et des vilenies du Commandant Dennis Bloodnok dont les répliques, ponctuées où qu’il se trouve de tintements de tiroir-casse, sont du genre de celles-ci :

Major Bloodnok. Vous vous adressez à un patriote et un gentleman. Pourquoi croyez-vous que je trahirais ce secret qui m’a été confié en dépôt sacré...

Gridpipe Thinne. Pour de l’argent !

Major Bloodnok. Comme vous me connaissez bien ! (Sonnette de caisse enregistreuse.)

Cependant, tout ne se termine pas toujours heureusement. À cet effet, ils ont inventé, curieuse rencontre avec Jarry, le participe passé deaded qui ne peut se traduire que par tudé.

Jacques B. Brunius, Le Surréalisme, même, n°2, printemps 1957.

P.S. Il n’est peut-être pas inutile d’ajouter que partout, petits retraités, étudiants, conducteurs d’autobus, peintres abstraits, porteurs des halles de Covent Garden, dames patronnesses et serveuses de café Expresso, tout le monde aujourd’hui connaît et pratique le langage goon.

[Qui veut découvrir plus avant la prose, aussi érudite qu’élégante, de Brunius, se penchera sur le monumental Dans l’ombre où les regards se nouent. Écrits sur le cinéma, l’art, la politique 1926-1963, Éditions du Sandre, 2016.]

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Commentaires
B
John Cleese n'avait pas plus de 12 ans en 1951. Difficile de l'imaginer en "announcer"...
Répondre
G
et pourquoi est-ce difficile de l'imaginer? Moi j'y arrive très bien à l'imaginer Cleese en culottes courtes en train de jouer à l'"announcer" une sucette dans la bouche pour The Goon Show, vous non? bizarre ça...
T
Bravo M. Blezel, vous avez l’œil. C'est exact. Cleese (et Palin) se sont associés aux Goons dans quelque "réitération" du groupe (qui ne comptait en 1951 que les trois membres suscités). Fin des 60s, début des 70's ? Vous lirez ça dans leur biographies. Désolé d'avoir été imprécis, ou d'avoir voulu faire de l'humour. En 1951, en effet, Cleese n'était qu'un grand "petit garçon".
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