Jean-Pierre Bouyxou 1946-2025
Jean-Pierre Bouyxou, journaliste et cinéaste insaisissable, est mort
Amoureux du septième art qui s’était beaucoup intéressé à l’érotisme, l’acteur et réalisateur se laissait guider par le principe de plaisir, loin de tout impératif culturel. Il s’est éteint le 2 septembre à 79 ans. [Par Jean-François Rauger, lemonde.fr]
Dans son ouvrage La Science-Fiction au cinéma (10/18, 1971), Jean-Pierre Bouyxou écrivait ceci sur 2001 : l’odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick : « Nous savons faire œuvre sacrilège dans le chœur des cinéphiles aussi bien que dans celui des amateurs de SF, mais ainsi sont les choses : nous n’aimons guère cette Odyssée de l’espace contée luxueusement avec la froideur documentaire d’un vil reportage télévisé. » Il fallait un certain culot, ou une certaine inconscience, pour traiter aussi légèrement le chef-d’œuvre alors (et toujours) admiré de tous. C’est que son rapport au cinéma ne se souciait d’aucune reconnaissance officielle, d’aucun ennoblissement édifiant, d’aucune de ces restrictions mentales que l’on appelle « le bon goût ».
Jean-Pierre Bouyxou aimait les films de vampires, les comiques ringards, les nanars d’Emile Couzinet (1896-1964), l’auteur du Congrès des belles-mères, et les bandes érotiques du cinéaste espagnol Jess Franco (1930-2013). Son amour du cinéma était guidé par une liberté totale et un pur et enfantin principe de plaisir dont on pourrait dire qu’il a qualifié sa vie entière – ses vies, en fait, tant son activité fut polymorphe et insaisissable. Jean-Pierre Bouyxou est mort à Paris le 2 septembre, à 79 ans.
Il naît à Bordeaux le 16 janvier 1946. Il débute comme journaliste dans le journal bordelais La France, la Nouvelle République. Il truffe ses articles de références à un personnage imaginaire, Georges Le Gloupier, qui réapparaît dans chacun de ses textes. « Il pouvait être champion du monde de patins à roulettes, grand philosophe ou homme politique, dira-t-il en 2023 au site Le Paratonnerre. Personne ne s’est rendu compte de l’absurdité. »
Dans l’effervescence contre-culturelle des années 1960, il découvre à la fois le cinéma d’horreur gothique du Britannique Terence Fisher (1904-1980) ou de l’Italien Mario Bava (1914-1980) et le bouillonnement créatif de l’underground et des avant-gardes plastiques d’alors. Il crée, en 1965, le festival pluridisciplinaire Sigma à Bordeaux, qui se tiendra chaque année jusqu’en 1996. Dans Jeune, dure et pure ! Une histoire du cinéma d’avant-garde et expérimental en France (Cinémathèque française/Mazzotta, 2001), Jean-Pierre Bouyxou écrira qu’il « faisait figure de bombinette ravageuse dans le morne et pudibond paysage de la France gaulliste ».
Hédonisme libertaire
En 1968, il réalise, avec Raphaël Marongiu (1944-2021), Satan bouche un coin, sur le photographe et peintre Pierre Molinier (1900-1976), auteur d’autoportraits en travesti. Graphyty, en 1969, film fait de chutes de pellicule grattée, renvoie aux expériences lettristes. En 1972, Sortez vos culs de ma commode est un détournement d’un film d’instruction militaire dérobé au service cinématographique de l’armée belge. Jean-Pierre Bouyxou écrit beaucoup, sur le cinéma mais aussi sur l’érotisme, dans différentes revues et fanzines, fidèle continuateur d’un rapport authentiquement surréaliste au septième art. Il est également l’auteur d’une quinzaine de romans érotiques sous les pseudonymes de Claude Razat, de Jérôme Fandor ou de Philarète de Bois-Madame.
Entre 1978 et 1986, il dirige la revue Fascination consacrée à l’érotisme dans les arts, et dont il rédige quasiment tous les articles. Il écrit, avec l’anthropologue et journaliste Pierre Delannoy, L’Aventure hippie (Plon, 1992). Son parcours croise celui de Jess Franco, érotomane aux quelque 200 films. Jean-Pierre Bouyxou apparaît même dans certaines de ses œuvres comme Célestine, bonne à tout faire (1974) ou La Comtesse noire (1975).
Il est également proche du réalisateur Jean Rollin dont il est parfois l’assistant réalisateur, et qui lui confie quelques petits rôles dans des titres comme Les Trottoirs de Bangkok, Les Raisins de la mort ou La Morte vivante. En toute logique, Bouyxou s’attaque au cinéma pornographique, en signant, en 1976, la réalisation d’Amours collectives puis, en 1979, celle d’Entrez, vite… vite, je mouille !, hilarante parodie du théâtre de boulevard.
L’hédonisme libertaire de Jean-Pierre Bouyxou s’est traduit, toute sa vie, par l’adoption d’une morale qui rendrait inutile toute morale, par un rapport au monde allégé de toute prescription autoritaire, de tout puritanisme et de toute censure, par une approche du cinéma qui serait débarrassée de tout encroûtement académique voire de tout impératif culturel. Pour lui, pas besoin d’attendre le grand soir pour décider de jouir sans entrave. C’est plus prudent.
Jean-François Rauger