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le vieux monde qui n'en finit pas
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13 février 2026

Hallali

À contretemps du hallali presque général (« La chasse au Jack est ouverte »), voici un point de vue rafraîchissant sur la question par Michel Guerrin, du Monde.

***

« La chute de l’encombrant Jack Lang est providentielle
pour tout l’échiquier politique, pétrifié par son héritage culturel »

« En y allant gaiement, disons que la chute de Jack Lang est son triomphe. S’il avait été ministre du commerce extérieur de François Mitterrand, il serait passé, comme tant d’autres, aux oubliettes de l’histoire. Il a marqué si fort la culture en France qu’il reste d’actualité, à 86 ans, ce qui est un exploit, soulevant un torrent de mots depuis que son nom apparaît jusqu’à plus soif dans les courriels du pédocriminel américain Jeffrey Epstein, le contraignant à quitter la tête de l’Institut du monde arabe (IMA).

« La justice dira ce qu’il en est des liens entre Lang et Epstein. Des enquêtes diront s’il a laissé des ardoises et pour quel montant, dans des hôtels ou restaurants. L’opinion a déjà son avis, qui ne date pas d’hier, et soulève une question : pourquoi le meilleur ministre de la culture de l’histoire, respecté jusqu’à l’étranger, jamais condamné ni même mis en examen, suscite-t-il autant de réactions épidermiques, voire de haine, quand il n’est pas accusé d’être un pédocriminel ?

« La réponse se niche dans le personnage, flamboyant et agaçant, obstiné et vaniteux, qui a mené une politique culturelle à la hussarde à partir de 1981, se permettant de bousculer les usages et les interlocuteurs, Mitterrand en tête, tant il voulait aller vite. Le couple fusionnel qu’il forme avec son épouse, Monique, a semé sur son passage son lot de frustrations, d’humiliations, de jalousies. Depuis dix jours, d’anciens ministres de la culture, tétanisés par la présence envahissante d’un roi sans couronne se comportant comme s’il en était encore coiffé, lâchent contre lui un fiel aussi dense que leur bilan est mince.

« Jack Lang estime avoir tellement fait pour la nation qu’il a droit à un statut à part, d’intouchable. Obtenir par exemple d’être reconduit pour la quatrième fois à la présidence de l’IMA, en 2023, alors qu’il avait 84 ans. Il a remis droit ce lieu en faillite, en a doublé la fréquentation, il a multiplié les expositions, fait cohabiter juifs et musulmans, trouvé de l’argent quand les pays arabes ne payaient plus leur écot. Mais rempiler à cet âge, ça ne se fait pas. Ça ne se fait plus. Lang est d’un autre monde, il n’est plus ministre de la culture depuis plus de trente ans et les responsables qu’il a nommés ne sont plus en poste. Il n’a pas vu le monde changer, n’a pas vu que l’homme n’est plus dissociable de l’artiste.

« Son image est également calquée sur celle du modèle culturel qu’il a construit en dix ans. Dans les années 1980, hormis les extrêmes alors marginaux, le ministre socialiste réussit l’exploit d’emballer tout le monde en mettant ses pas dans ceux, droitiers, d’André Malraux, mais en bien plus ambitieux. Il édicte cinq commandements : multiplier l’offre culturelle afin d’attirer un public plus nombreux et diversifié ; donner les clés des théâtres à des artistes, comme Patrice Chéreau, et non à des gestionnaires ; dire que la création n’est pas française mais universelle ; ferrailler contre l’"impérialisme" américain et les lois du marché en imposant une exception culturelle afin de protéger le cinéma et de sauver la diversité du secteur du livre grâce à un prix unique ; cimenter une France joyeuse à travers la Fête de la musique ou les Journées du patrimoine.

« Le quasi-doublement du budget de la culture entre 1981 et 1982 a permis de mettre en musique cette politique. Plus largement, le brio de Lang, que d’aucuns jugent insupportable, a contribué à faire exister un secteur culturel jusque-là ignoré. Des centaines de musées, de théâtres, de salles de concerts et de médiathèques sont alors construits ou rénovés par l’argent conjoint de l’État et des villes de tout bord.

« Si Lang s’efface, la France entière vit encore – et pour longtemps – dans son héritage. Mais derrière ce décor, les fameux piliers s’effritent et les industries culturelles privées séduisent toujours plus les jeunes. Surtout, le modèle public fédère encore, mais contre lui : il est jugé élitiste, inégalitaire, coupé des citoyens ; quant au monde culturel, ce n’est pas mieux, souvent caricaturé en enfant gâté perché haut, plaintif, profitant de l’argent public. Jack Lang est si identifié à son œuvre – il y a fortement contribué – que ce portrait du secteur ressemble à s’y méprendre à celui que ses nombreux contempteurs font de lui, griffé "gauche caviar" et "culture paillettes".

« Les premières flèches ont surgi dès la deuxième partie des années 1980. Jack Lang défend n’importe quoi, disait-on, même le rock, le rap et le tag, il endoctrine la jeunesse en lui instillant, ainsi que le disait le journaliste Louis Pauwels, un "sida mental" et il défigure le Palais-Royal avec les colonnes de Buren.

« Aujourd’hui l’effacement de l’encombrant Lang est providentiel pour l’ensemble de l’échiquier politique, pétrifié par son héritage. Des voix dessinent une revanche idéologique, par exemple l’historien Pierre Vermeren, prophétisant le "crépuscule du gauchisme culturel", dans une tribune au Figaro, le 9 février. Le Rassemblement national, qui a toujours eu des mots rudes pour Jack Lang, entend bannir la création cosmopolite, qu’il remplacera par le patrimoine et un localisme artistique ; les écologistes à la tête de grandes villes s’évertuent pour leur part à juguler une culture imposée par le haut et des artistes trop coupés du peuple.

« Le changement d’époque se traduit depuis deux ans par la réduction générale des budgets culturels, de l’État au village, beaucoup à droite, à gauche aussi. Les caisses sont vides, dit-on, ce qui est vrai. Mais là encore, Jack Lang sert de punching-ball : il a tant voulu faire plaisir aux artistes, entend-on, qu’on se retrouve avec trop de lieux et de manifestations à entretenir. Pour bien charger la barque, on lui met sur le dos une démocratisation culturelle qui n’a pas marché – les mêmes classes aisées profitent de l’offre –, ce qui est en partie vrai, mais sans qu’aucune autre solution crédible n’ait émergé. Et les artistes, où sont-ils depuis une semaine ? Ni pour ni contre "Jack". Juste muets, bien conscients des lendemains qui déchantent.

© Michel Guerrin [Le Monde, 13/2/2026]

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